Le Hezb-e Wahdat disparaît de la scène kaboulie
Massoud n’avait pas envie d’affronter les taliban, sa priorité en février 1995 était de liquider les restes du contingent de Dostom et les troupes du Hezb-e Wahdat retranchées au sud-ouest de la ville et rendues vulnérables par l’éviction de Gôlbouddine des environs de la capitale. C’est pourquoi, il accepta, à la demande des taliban, de retirer ses hommes qui avaient pris possession de Charasyab après le départ du Hezb-e Islami.
Les semaines qui suivirent furent marquées par des négociations entre les taliban et le Hezb-e Wahdat qui laissaient envisager une alliance entre les deux factions aux dépens des forces gouvernementales. Cette thèse fut étayée par l’attitude des partisans du parti chiite qui restèrent neutres dans les combats qui opposèrent le Hezb-e Islami aux taliban dans la province de Ghazni. En outre, les taliban n’exigèrent pas le désarmement des miliciens chiites cohabitant avec leurs troupes dans les provinces d’Ouragan et de Ghazni.
Des négociations furent aussi ouvertes entre les taliban et Massoud qu’ils rencontrèrent à deux reprises (Maidanshar et Kaboul). Ces rencontres eurent pour unique conséquence de renforcer les différences entre les deux mouvements sur la façon de penser l’avenir du pays. De plus, Massoud et ses hommes commencèrent à comprendre le rôle du Pakistan dans l’émergence des taliban, ce qui renforça leurs craintes.
Le 6 mars 1995, Massoud rompit la trêve et lança une vaste offensive dirigée contre le Wahdat. Le 8, Mazari se tourna vers les taliban et leur proposa de leur remettre ses armes lourdes. En échange, les taliban devaient prendre position à l’ouest de Kaboul, le long des lignes de front, et créer ainsi une zone tampon. Les taliban pouvaient aussi cultiver leur image de faiseurs de paix. Mazari était certain que les taliban ne pourraient pas garder leur neutralité et qu’ils s’engageraient dans la bataille à ses côtés. Le 8 mars au soir, les taliban se mirent en marche en direction du quartier de Deh Mourad Khân.
Les forces gouvernementales ouvrirent le feu sur les colonnes taliban, détruisant des véhicules blindés. Ils parvinrent à stabiliser la situation. Pourtant, les combats reprirent lorsque des miliciens du Wahdat, en poste sur l’avenue Darulaman, dans les ruines des ambassades de Russie et de Pologne, refusèrent de rendre leurs armes et rejoignirent la faction dissidente du Wahdat dirigée par Akbari et opposée aux taliban. Cette défection n’avait pas été prévue par Mazari, ni par les taliban qui la vécurent comme une trahison de Mazari. Mollah Mohammad Ghaus déclara quelques jours après qu’au cours des deux premiers jours de combats (6-7 mars) « Massoud et le Wahdat nous envoyèrent des délégations. C’est pourquoi nous y sommes allés sans l’intention de nous battre. Mais, à la fin, ils nous ont attaqué tous les deux ».
Après une brève période de calme, Massoud attaque le 11 en fin de matinée. Ses hommes avancèrent le long de l’avenue Darulaman appuyés par des hélicoptères Mi-35 et des Su-22. Les taliban et le Wahdat répliquèrent par un barrage d’artillerie qui fit un grand nombre de victimes. Néanmoins, les troupes gouvernementales parvinrent jusqu’aux abords du Palais de Darulaman.
Mazari paya de sa vie la défection de certains de ses hommes. Les combats se poursuivirent dans les collines qui entourent le palais. Le 19, les troupes gouvernementales lancèrent une offensive sur Charasyab et Rishkor, ainsi que sur la route qui mène à Maidanshahr. Charasyab fut prise à 7h00. Les troupes gouvernementales établirent leurs positions défensives sur les hauteurs qui surplombent le district de Mohammad Agha (province du Logar). Rishkor tomba aussi dans la matinée, alors que les blindés de Massoud gagnèrent du terrain le long de la route Kaboul-Maidanshar. Pour la première fois depuis 1992, Kaboul n’était pas sous la menace des roquettes de ses prétendants.
L’attentisme de Massoud
La perte de Hérât en septembre 1995 engendra une pression accrue sur Kaboul de la part des taliban qui, le 11 octobre, reprirent Charasyab par les armes et en achetant des commandants locaux. Le front s’établit alors à cinq kilomètres au nord de Charasyab.
Fort de leurs succès, les taliban donnèrent vingt jours au président Rabbani pour annoncer la reddition de Kaboul. Massoud organisa alors la défense de la capitale. Au sud, il positionna son artillerie et ses blindés sur trois lignes séparées par des champs de mines. Il ne se contenta pas de préparer sa défense. Dans la nuit du 12 au 13 octobre, ses troupes contre-attaquèrent et reprirent une partie du terrain perdu. Mais, dans la nuit du 15 au 16 octobre, les taliban lancèrent une grande offensive au sud-est de la capitale. Environ 1 000 miliciens fondamentalistes épaulés par des chars et des tirs d’artillerie parvinrent à s’emparer de quinze villages. Ils repoussèrent les hommes de Massoud sur dix kilomètres. La ligne de front se fixa à l’est à proximité de Botkhak, à dix kilomètres de Kaboul. Au sud, les taliban étaient dans les collines de Rishkor et de Khair Abad.
La nuit du 25 octobre 1995 fut marquée par une reprise des combats sur le front de Charasyab. Des taliban soutenus par des blindés, tentèrent de prendre les gorges de Sang-e Nevchta. Mais leurs assauts se brisèrent inlassablement sur les défenses de Massoud. En outre, les mines furent fatales à 90 taliban, à deux chars T-62 et à plusieurs camions. Les taliban parvinrent néanmoins à gagner du terrain dans les deux premières semaines de novembre. Ils conquirent les villages de Band-e Ghazi et Khord Kaboul. Puis, ils lancèrent une offensive qui se termina en apothéose pour les étudiants en religion avec la prise le 22 novembre de la base de Pol-e Charkhi, à environ douze kilomètres à l’est de Kaboul, ce qui menaçait la route Kaboul-Djalâlâbâd et laissait ce front sans la moindre défense naturelle. Toutefois, à partir du 24 novembre, les troupes gouvernementales parvinrent à stabiliser le front et à reprendre le terrain perdu grâce à une contre-attaque menée le 28.
Les opérations de l’automne ont coûté la vie à des centaines de taliban et montré leur incapacité à briser les défenses d’une armée mieux organisée que la leur. Ils durent se contenter de bombarder quotidiennement Kaboul, comme l’avait fait avant eux Hekmatyar. Pour le seul mois de janvier 1996, 287 roquettes sont tombées sur Kaboul, tuant 44 civils, et blessant 167 personnes.
Anthony Davis, le journaliste du Jane’s defense weekly qui a couvert ses évènements, estime que militairement, la principale erreur de Massoud a été de ne pas lancer une grande offensive au cours de l’hiver 1996. Ses forces à Kaboul étaient très vraisemblablement en meilleure condition qu’au début de l’année 1992. Ses 20 à 25 000 soldats étaient équipés par l’Iran et la Russie. Leur moral était, lui aussi, en net amélioration depuis le traumatisme causé par la perte de Hérât. Enfin, ses meilleurs éléments avaient prouvé en mars 1995 leur efficacité au combat face aux taliban. Ceux-ci étaient épuisés par leurs échecs répétés d’octobre et de novembre. Ils couvraient en outre un front étendu avec seulement 7 à 8 000 hommes. De plus, les taliban continuaient à appliquer une tactique médiocre qui privilégiait les attaques frontales sans coordination, leur état-major manquant à cette époque de moyens de communication efficaces.
Massoud ne passa à l’offensive qu’au printemps. Il initia une timide offensive le 10 mai dont l’objectif était de prendre les mines de cuivre d’Ainak, dans la province du Logar, à partir des positions du Khord Kaboul. Le contrôle des mines aurait permis de menacer par l’est la base des taliban de Charasyab. Ses hommes progressèrent dans la région de Band-e Ghazi. Toutefois, Kaboul restait sous la menace des roquettes lancées à l’aveuglette par les taliban. Pour le seul mois d’avril, 866 roquettes s’abattirent sur Kaboul, faisant 180 morts et 550 blessés civils ainsi que d’importants dégâts matériels.
Offensive dans l’est
Le 26 juin, suite à un accord signé en mai, Hekmatyar entra à Kaboul pour la première fois depuis quinze ans afin d’occuper le poste de Premier ministre et neuf autres ministères. Son arrivée à Kaboul fut saluée à leur manière par les taliban qui lancèrent 300 roquettes sur la capitale, tuant 64 personnes, et en blessant 138 selon l’Associated Press.
Fort du ralliement de Hekmatyar, le président Rabbani se rendit à Djalâlâbâd pour tenter de convaincre le Shoura de à Djalâlâbâd de soutenir son gouvernement. A cette occasion, il se déclara prêt à abandonner le pouvoir qui serait remis à une autre dirigeant afghan désigné par une assemblée à Djalâlâbâd.
Pendant ce temps, les taliban reçurent la visite à Kandahâr du prince Turki al-Faisal, le chef des services secrets saoudiens. Il rencontra la direction des taliban et les services secrets pakistanais à Kandahâr et à Islamabad. Les mentors saoudiens et pakistanais des taliban décidèrent d’augmenter leur aide aux taliban dans le but de prendre la capitale Kaboul avant l’hiver.
En août, Hekmatyar fut défait par les taliban dans la province de Paktiâ, sa base de Spin Shigar tomba. Dès lors, Massoud dut, à contre cœur, étendre sa ligne de défense aux provinces de Laghman et Nangarhar afin d’inclure les bases du Hezb-e Islami menacées par les taliban dans son système de défense. Massoud était soumis à la double pression de Hekmatyar, qui lui reprochait de n’avoir rein entrepris pour défendre la province de Paktiâ, et de Rabbani qui avait tendance à donner raison à Hekmatyar (interview d’Anthony Davis avec Massoud en avril 1997).
Après la prise de la province de Paktiâ, les taliban s’attaquèrent à la province de Laghman. Au cours de la première semaine de septembre, ils prirent Azra en dépit de renforts acheminés sur place depuis Kaboul et Sarobi. Ils avancèrent ensuite vers l’est, en direction de Hisarak où Hâdji Daoud, un commandant local, leur fit allégeance. La Shoura de l’est se divisa entre pro et anti taliban. Son leader, Hâdji Abdoul Qadir, fuit Djalâlâbâd le 10 septembre pour le Pakistan où il retrouva les quelque 10 millions de $ versés par les soutiens financiers des taliban pour obtenir sa désertion avec la garantie que ses avoirs et ses comptes ne seraient pas gelés par les autorités pakistanaises. Le 11 septembre, l’avant-garde des troupes taliban atteignit Djalâlâbâd. Sous la direction du mollah Borjan, les étudiants en religion sécurisèrent la ville le lendemain après des combats qui firent 70 morts. La prise de l’est afghan a mobilisé 8 à 10 000 hommes. L’offensive des taliban continua en direction des provinces de Laghman et du Kounar.
L’objectif suivant était Sarobi, verrou stratégique situé à 75 kilomètres à l’est de Kaboul. Massoud avait envoyé des renforts (fantassins, blindés, artillerie) pour défendre la ville qui était protégée par des gorges à l’ouest 5tangi Abreshom). Toutefois, Massoud et ses hommes (placés dans la région sous la direction du commandant Fahim) connaissaient mal la topographie de cette région. En outre, le soutien du Hezb-e islami était incertain en raison des relations difficiles qu’entretenait Hekmatyar avec le commandant Zardad, un pashtoune de la tribu Ahmadzaï qui contrôlait la région par la terreur.
Contrairement aux prévisions de Massoud, les taliban attaquèrent rapidement Sarobi suivant trois axes de progression :
le long de la route Djalâlâbâd-Sarobi,
par le sud, depuis Hisarak,
par les collines du Laghman, au nord de la route.
A la rapidité et à la mobilité des taliban vinrent aussi s’ajouter la défection de commandants hezbis en poste dans les gorges de Sarobi et la confusion causée à Sarobi par l’explosion d’un dépôt de munitions par des sympathisants des étudiants en théologie.
Massoud perdit une partie de ces forces d’élite dans cette bataille éclaire. Les corps des ses combattants jonchaient les bas côtés de la route principale. En signe de défiance et de joie, les taliban enfoncèrent dans la bouche des cadavres des liasses d’afghanis dont la valeur était insignifiante.
L’assaut final
Finalement, dans la nuit du 24 septembre, les taliban lancèrent l’assaut final sur la ville. Sans attendre, ils poussèrent leur avantage en direction de Kaboul. Les troupes gouvernementales tentèrent sans succès de les arrêter dans la région de la passe de Lataband, dernier obstacle naturel avant Kaboul. Simultanément, les taliban ouvrirent un autre axe de progression par la vallée de Tagab, au nord de Sarobi. Cette percée menaçait la base aérienne de Bagram, ainsi que la route reliant Kaboul à Djaboul Seradj. Sur les fronts sud et ouest, les troupes gouvernementales durent aussi reculer face aux taliban.
Le 25 septembre, Massoud tenta d’établir une ligne de défense à Pol-e Charkhi. Toutefois, la confusion et le désarroi de ses combattants ne permirent pas de stopper les taliban. A midi, les taliban avançaient sous un barrage d’artillerie. Des hommes de Massoud tentèrent désespérément de tenir la ligne de défense à Pol-e Charkhi. Mais les autres fronts de l’est de la capitale s’effondraient les une après les autres. Pour les derniers soldats de Massoud, le challenge n’était pas de défendre la ville, mais de gagner du temps afin de terminer dans le calme l’évacuation de la ville.
A 03h00 du matin le 26 septembre, Massoud annonça à ses principaux commandants réunis au quartier général de la division blindée de Khair Khanah sa décision d’évacuer Kaboul. Au lieu de risquer de voir son armée décimée, il ordonna une retraite générale dont l’objectif était de préserver les hommes et le matériel.
Un grand nombre de facteurs ont été avancés pour expliquer la prise de Kaboul par les taliban.
Les troupes de Massoud étaient clairement las et, dans certains cas, démoralisées en raison de l’alliance entre Massoud et Hekmatyar qu’ils ont considéré pendant au moins quatre ans comme leur pire ennemi. De plus, sur les 20 000 hommes à sa disposition pour défendre la ville, le commandant Massoud ne pouvait réellement compter que sur 2 000 combattants fidèles.
C’est à Sarobi que la bataille de Kaboul fut perdue. Les hommes de Massoud furent désorientés par les infiltrations des taliban et par les activités de sabotage dans une région qu’ils ne connaissaient pas.
L’élément décisif a pourtant été la planification, le renseignement et la chaîne de commandement dont les taliban ont bénéficié. En outre, leur machine de guerre a été alimentée par une logistique qui n’a jamais failli. Ainsi, ils ont pu mener une guerre de mouvement précise, rapide et coordonnée.
L’émergence d’une force passée en deux ans d’une centaine d’éléments à 30-35 000 hommes fin 1996 pose des questions d’autant plus que la plupart des commandants et des combattants étaient presque analphabètes et dépourvus d’expérience militaire pour ce type de guerre (opérations d’envergure combinant des troupes au sol, l’artillerie, les blindés et l’aviation sur la durée).
Anthony Davis met en avant le rôle joué par l’ISI pour expliquer la réussite des opérations militaires des taliban. L’aide des services secrets pakistanais a été concentrée sur trois domaines :
logistique : moteur et carburant pour avions, munitions, pièces détachées ;
déstabilisation/recrutement : achat des commandants, rapprochement entre les taliban et Dostom, entre les taliban et Haqqani, entre les taliban et Tanaï (dont les hommes ont rejoint les taliban et ont fourni une expertise dans les domaines de pointe comme l’aviation, les transmissions, l’artillerie et les chars) ;
Entraînement/planification opérationnelle : rapidité, mobilité.




