AHMAD SHAH DURRANI, PADSHAH DURR-i-DURRAN (règne 1747-1773), FONDATEUR DE L’AFGHANISTAN
Le couronnement du roi et la naissance de l’Afghanistan en 1747
A la mort de son suzerain Nadir Shah, le jeune Ahmad Khan, qui n’avait pas encore vingt-six ans, accompagné de 4 000 cavaliers, traversa le Khorasan pour rejoindre Kandahâr. Sur le chemin du retour, il croisa une caravane qui ramenait d’Inde une partie du trésor de guerre de Nadir Shah. Il confisqua ce butin (certains pensent que le Koh-i-Noor se trouvait en fait dans ce trésor ; ce n’est pas possible car cet argent représentait les impôts versés par les territoires indiens soumis aux Perses et de plus l’empereur ne se séparait jamais de son diamant) puis reprit son chemin vers Hérât. Là-bas, il fit une halte, puis se rendit finalement à Kandahâr. L’empereur de Perse décédé, les Afghans se mirent en quête d’un personnage prestigieux, capable de les unir en une nation indépendante et souveraine. Le commandant en chef du régiment afghan de Nadir Shah, Noor Mohammad Alizaï ne faisait pas le poids en raison du manque de pouvoir de la tribu des Alizaï. Une Loya Girgah (assemblée tribale traditionnelle), réunissant tous les chefs de tribus pachtounes (les plus fameux étant Haji Jamal Barakzaï, Sardar Jahan Khan Popalzaï, Noor Mohammad Khan Ghilzaï), auxquelles se joignit ceux de certaines tribus hazaras, baloutches et tadjiks, fut alors convoquée. Un emplacement bordant un champ de blé fut choisi pour l’occasion, on y dressa la tente destinée aux délibérations du conseil. Après plusieurs jours de négociations, les anciens ne purent se mettre d’accord entre eux pour désigner un nouveau chef, sachant qu’ils ne désiraient pas confier ce rôle au membre d’une tribu trop puissante. Chaque tribu, chaque clan, chaque famille voulait naturellement favoriser son propre candidat. Vu le nombre des postulants, les débats se poursuivirent pendant huit jour sans aboutir à aucun résultat.
Pendant ce temps, Ahmad Khan Abdali, resté à l’écart des discussions, se contentait d’écouter les arguments des uns et des autres, et constatait avec une certaine amertume la division de ses concitoyens. Au 9ème jour, Haji Hamal Khan (1719-1772), qui portait le titre de Topchibashi (c’est-à-dire chef d’artillerie), chef du clan des Barakzaï de la tribu Abdali, recueillit une majorité des suffrages mais pas assez pour s’imposer. Ce fut alors qu’un derviche nommé Saber Shah proposa la candidature d’Ahmad Khan. « A quoi sert tout ce bavardage ? lança-t-il à l’assistance, Dieu a crée en Ahmad Khan un homme bien plus grand que vous tous, il tire son origine de la plus noble des familles afghanes. Sauvegardez donc l’œuvre de Dieu, car terrible sera son courroux si vous la détruisez ». Ahmad Khan appartenait en effet au clan des Sadozaï de la tribu Abdali. Son ancêtre Sado avait dirigé jadis une ambassade auprès du Shah de Perse, Abbas le Grand, alors que celui de son rival n’en était qu’un simple membre. Un autre de ses aïeux, Khawja Khizar, le fils de Sado, passait pour un saint auprès des tribus afghanes. De plus, ce jeune guerrier remplissait la condition essentielle : il faisait partie d’un clan peu puissant, celui des Sadozaï. Haji Jamal Khan, chef des Mohammadzaï du clan des Barakzaï grands rivaux des Sadozaï, ne l’entendait pourtant pas ainsi. Mais devant les troupes nombreuses qui accompagnaient le jeune prétendant à la couronne et surtout face aux trésors qu’il possédait, il ne put faire autrement que de se soumettre à cette décision. Saber Shah prit le jeune guerrier par le bras, le fit asseoir sur une petite estrade en terre qu’il venait de dresser au milieu de la plaine et lui dit : « Voici le trône de ton royaume ». Puis il arracha quelques épis de blé du champ voisin, les glissa dans son turban et tint ces paroles : « Et voici ta couronne ». Enfin pour achever la cérémonie, il déclara : « Maintenant tu es le Padshah-i-Durr-i-Dowran » (le roi, perle du siècle). Le nouveau souverain se contenta toutefois du titre de Durr-i-Durran, c’est-à-dire perle des perles, d’où le nouveau nom de sa dynastie et de sa tribu : Durrani. La Loya Girgah rompit aussi tout lien de vassalité avec la Perse et déclara l’indépendance du peuple afghan sous l’égide de son roi. Kandahâr fut choisie pour capitale du nouvel Etat.
Ce couronnement, en Juillet 1747, est l’acte fondateur de la nation afghane. C’est ainsi que le commandant favori de Nadir Shah, âgé seulement de vingt-trois ans, devint le fondateur de l’Afghanistan. Un nouvel emblème fut adopté par le nouveau souverain. Il était composé d’un épi de blé surmonté d’une épée et d’une étoile. Il devait désormais orner tous les bâtiments publics ainsi que les casernes. Les chefs des grandes tribus afghanes pensaient que le nouveau roi, étant jeune, serait facilement manipulable. En outre dans leur esprit, il aurait été aisé de destituer ce souverain, la tribu des Sadozaï étant numériquement bien inférieur à leur propre tribus. Mais il en alla bien autrement…
Sur le plan politique, le premier souci du jeune souverain fut de consolider son autorité tout en ménageant les susceptibilités des chefs de tribu, profondément attachés à leurs prérogatives traditionnelles. Il y parvint en leur laissant un semblant d’indépendance au sein des tribus et en les associant à titre consultatif à l’exercice du pouvoir central. Quant aux charges de l’Etat qu’il rendit héréditaires, il les confia aux membres de son propre clan.
La consolidation de son pouvoir
Le jeune roi réussit à rassembler derrière lui toutes les tribus afghanes à l’exception des Ghilzaï, qu’il écrasa à Ghaznî. Les tribus furent traitées avec tact et ménagement. Sous son règne, elles pouvaient librement désigner leur chef, et le gouvernement central n’essayera jamais d’interférer dans leurs affaires internes. Les grands leaders tribaux, qui constituaient une menace pour son régime, n’étaient pas assassinés (comme l’ont fait et le feront d’autres rois), mais nommés à des postes prestigieux dans l’armée, ce qui les obligeait à partir guerroyer dans les provinces lointaines de l’empire. Ils étaient ainsi éloignés de leur base et donc inoffensifs. Cela caractérise bien l’extraordinaire habileté politique de ce souverain, car par ce geste il s’épargnait ainsi d’innombrables révoltes, qui auraient été coûteuses aussi bien en vies humaines, que sur le plan financier.

Guerrier afghan en habits traditionels. L’armée d’Ahmad Shah Durrani comprit, à son apogée, jusqu’à 46000 hommes. Elle était composée de représentants de toutes les ethnies de l’empire.
Le nouveau « Padshah » commença par créer un embryon d’administration et une armée qui, à son apogée, comprit jusqu’à 46 000 hommes, dont 16 000 stationnés autour de Kandahâr et le reste disséminé dans tout le pays. Les salaires des militaires étaient toujours versés en temps voulu. Prenant modèle sur son ancien suzerain persan, il mit en place une force militaire spéciale, dépendante directement de lui-même, qu’il nomma Ghulam-i Shahi (les valets du Shah). Ce régiment d’élite était un corps hétérogène réunissant entre autres des Tadjiks, des Kizilbashs, mais tout naturellement, il s’appuya principalement sur les membres de la tribu Durrani. En bon politicien, pour calmer les révoltes tribales, il nomma comme premier conseiller Shah Wali Khan, un membre de la tribu adverse des Ghilzaï (dont le fils jouera plus tard un rôle important dans les intrigues royales). Un conseil réunissant neuf sages, originaires de différentes régions d’Afghanistan, l’épaulait lors de la prise de toute décision concernant les hautes affaires du pays. Il organisa à intervalles réguliers plusieurs Girgah, qu’il présida lui-même. Ces rencontres, qui réunissaient l’élite de son armée, ainsi que les hauts fonctionnaires de l’empire, étaient destinées à l’aider à mettre en place les orientations futures de sa politique au point de vue militaire et diplomatique.
Sur le plan militaire, avec Kandahâr comme base arrière, Ahmad Shah reprit facilement le contrôle de Ghaznî, où il écrasa au passage une révolte des Ghilzaï, puis de Kaboul et Peshawar. Pour Hérât ce fut différent. Dans l’effondrement général de la Perse, Ahmad Shah agit en protecteur de Shah Rukh (petit fils de Nadir Shah) qui avait hérité du Khorossan (région englobant Meshed et Hérât) à la mort de son grand-père. Mais en réalité, le pouvoir de ce jeune roi n’était que nominal et cette province pouvait être considérée comme faisant partie des territoires soumis à Ahmad Shah.
Une fois le contrôle du territoire afghan assuré, il chercha à consolider son pouvoir et à augmenter son prestige, tout en fournissant une occupation à ses turbulents sujets. Il préféra avoir recours aux expéditions militaires plutôt qu’aux impôts pour se procurer des revenus.


