Les grandes conquêtes afghanes

A son apogée, l’empire d’Ahmad Shah s’étendait des plaines du Khorasan aux limites du Pendjab. Il recouvrirait aujourd’hui l’Afghanistan, la totalité du Pakistan, l’Est de l’Iran et le Nord de l’Inde. Les mêmes lois s’appliquaient partout dans le pays.
Partant de Peshawar, Ahmad Shah se mit en marche pour sa première expédition indienne en Décembre 1747. Il eut l’infime honneur de pouvoir traverser la passe de Khyber sans avoir à livrer bataille. En Janvier 1748, Lahore fut prise. Les forces mogholes avec Mu’in al-Mulk à leur tête, furent envoyées de Delhi par l’empereur moghol Muhammad Shah (règne 1719-1748), pour tenter de s’opposer à son avancée. Nettement inférieures en nombre, les forces d’Ahmad Shah durent se retirer en Afghanistan. Mu’in al-Mulk fut nommé gouverneur du Pendjab. Mais avant que ce dernier n’ait pu consolider sa situation, Ahmad Shah, en Décembre 1749, franchit à nouveau l’Indus. Cette fois-ci, il prit le dessus. Les Moghols, devant le fait accompli, furent dans l’obligation de verser une très conséquente rente annuelle au roi afghan, pour éviter l’affrontement.
Pendant que le souverain Durrani combattait au Pendjab, Noor Mohammad Alizaï, son ancien supérieur hiérarchique dans l’armée de Nadir Shah, avait monté un complot en vue de le détrôner. De retour à Kandahâr, Ahmad Shah réprima les conspirateurs et leur chef Noor Mohammad fut exécuté. Après l’Inde, il tourna ensuite son attention vers la Perse. S’étant pour l’instant contenté d’agir en protecteur de Mirza Shah Rukh (petit fils de Nadir Shah), il se décida finalement d’obliger ce dernier à lui céder Hérât et Meshed. Mais plus à l’Ouest, son avancée fut stoppée par la dynastie perse naissante des Kadjars. Au delà, de l’Hindu Kush, il annexa Balkh et Badakhshân à la suite de quoi l’Amou Daria constitua la frontière Nord de son empire. Les Pachtouns étaient fiers de lui et le suivaient volontiers dans ses conquêtes. Pour eux la guerre étaient exaltante et les soulageaient de leurs occupations monotones.
Quelques temps plus tard, en 1751 le non paiement de la rente due par les Moghols fut la raison de sa troisième expédition en Inde. Lahore fut assiégée et le gouverneur Mu’in al-Mulk fut défait en Mars 1752. Le nouvel empereur moghol Ahmad Bahadur Shah (règne 1748-1754) céda finalement Lahore et Multân. Au cours de cette même expédition, le Kashmir fut annexé.
Ahmad Shah Durrani, le roi poète
En Avril 1752, Ahmad Shah se retira une nouvelle fois à Kandahâr. Il put ainsi s’adonner, pendant ces quelques moments de tranquillité, à la poésie et à l’écriture. Il en profita pour rédiger une collection d’odes en Pachto teintée de mysticisme et de soufisme. Il est également l’auteur de plusieurs poésies en Dari. Le 17ème siècle ainsi que le 18ème, avec des auteurs comme Rahman Baba, Khoshal Khan Khattak ou encore Ahmad Shah Durrani, constituèrent l’apogée de la poésie pachtoune.
Voici un des poèmes les plus connus d’Ahmad Shah Durrani (traduction personnelle) :
Par le sang, nous sommes immergés, amoureux de vous. Les jeunes perdent leurs têtes pour votre amour. Je vous viens et mon cœur trouve le repos. Loin de vous, le chagrin s’accroche à mon cœur comme un serpent. Quand je me rappelle les sommets des montagnes de ma terre pachtoune, J’oublie le trône de Delhi. Si je devais choisir entre le monde et vous, Je n’hésiterai pas à revendiquer vos déserts stériles en tant que miens.
Mais quelques temps après cette période de relatif calme, Mu’in al-Mulk mourut en Novembre 1753. Le wazir Moghol Imad al-Mulk profita de cette anarchie pour réintégrer le Pendjab à l’empire moghol et il confia son administration à un certain Adina Beg. De plus, l’effondrement des Moghols facilita l’émergence de nouvelles forces comme les Marathes. Ces derniers formaient une puissante confédération de principautés hindouistes au centre du sous-continent indien. Ils constituaient des groupes de paysans-guerriers. Leur faiblesse résidait dans le fait qu’ils étaient divisés et haïs de leurs alliés (comme les Rajputs), qu’ils accablaient d’impôts. Ahmad Shah se mit immédiatement en marche pour reprendre ses provinces perdues. Lahore fut atteinte vers la fin du mois de Décembre 1756 et devant le peu de résistance, il entra à Delhi en Janvier 1757 puis à Agra. Mais en Mars 1757, une épidémie de Choléra le força à regagner l’Afghanistan. Avant de repartir, Ahmad Shah épousa la fille de l’empereur moghol défunt Muhammad Shah alors que Timour Shah, le fils aîné d’Ahmad Shah, épousa lui la fille de l’empereur moghol Azizuddin Alamgir II (règne 1754-1759).
Ahmad Shah n’annexa pas le Pendjab car il était conscient que ce territoire était trop grand pour qu’il puisse le gouverner sans problème. Il confia ces territoires à Najib al-Dawla, chef Rohilla (Pachtouns établis en Inde) qui l’avait soutenu. Ce dernier reçut la fonction de gouverneur de Delhi. Timour resta en qualité de vice-roi du Pendjab. Comme Babur quelques siècles avant lui, Ahmad Shah préférait l’Afghanistan et ses hautes montagnes à n’importe lesquels de ses autres domaines, aussi riches soient-ils. La bataille de Panipat, l’entrée d’Ahmad Shah dans l’Histoire

Scène de la bataille de Panipat (1761), opposant les Marathes aux Afghans. Cette bataille restera dans l’histoire comme la plus grande victoire afghane en Inde. Mais sur le long terme, l’affaiblissement des Marathes profita aux colonisateurs anglais.
A peine, Ahmad Shah avait-il franchi l’Indus, que les Marathes, en même temps qu’Adina Beg (commandant des forces mogholes dans la région), se révoltèrent contre Timour Shah. Les Marathes traversèrent le Pendjab et occupèrent alors Peshawar. Ces évènements amenèrent Ahmad Shah à pénétrer en Inde une quatrième fois. Mais avant cela, il se rendit au Baloutchistan pour réprimer Nasir Khan, un chef Brahui en rébellion contre les conquérants afghans. Ce dernier fut finalement contraint de reconnaître la suzeraineté du souverain afghan et il dut fournir plusieurs contingents d’hommes pour aller combattre les hindous. De tous ses exploits, et ils furent nombreux, sa cinquième expédition en Inde fut sans doute le plus important. Devant l’avancée afghane, les forces Marathes, commandées par Sadashiv Bhau, évacuèrent rapidement Peshawar puis le Pendjab.
Les Marathes occupèrent Delhi en Juillet 1760. Ils réussirent à tenir à distance les forces mogholes qui avaient réussi à conserver autour de Delhi les débris du formidable empire qu’avait fondé le conquérant Babur.
Acculés de tous les côtés, Bhau décida de passer à l’attaque contre les Afghans. Il prit position au Nord. L’armée d’Ahmad Shah comprenait d’une part ses propres sujets constituant une cavalerie de 41 800 hommes. Mais il pouvait aussi s’appuyer sur 28 000 Rohillas (Pachtouns ayant émigrés en Inde à différentes périodes), et également sur une troupe d’environ 10 000 musulmans indiens, sous le commandement de leurs propres chefs. L’armée des Marathes consistait en 80 000 cavaliers, 15 000 troupes d’infanterie. Le hasard voulut que la confrontation ait lieu à Panipat, lieu même où Babur Shah triompha en 1526 sur l’armée de la dynastie pachtoune des Lodin. Mais bien que supérieurs en nombre, les Marathes ne purent résister aux attaques afghanes sous l’habile commandement d’Ahmad Shah Durrani. Les Hindous furent définitivement vaincus le 14 Janvier 1761. Cette bataille restera dans l’histoire comme la plus grande victoire afghane en Inde.
De nouveau, Ahmad Shah confia la garde des territoires conquis à des chefs indigènes qui l’avaient aidé pendant le combat. Mais sur le long terme, cette victoire, en affaiblissant les principales forces présentes en Inde, va surtout profiter à la Compagnie anglaise des Indes Orientales.
La défaite des Sikhs
Profitant de l’affaiblissement des Marathes, une nouvelle force émergea en Inde : les Sikhs. Ces derniers formaient des bandes armées (cf. la chute des Sadozaï), au nombre de douze et ce fut précisément contre elles que fut dirigée la sixième expédition en Inde (1762). A nouveau, les Hindous subirent une cuisante défaite. Mais les Sikhs continuèrent à harceler les positions afghanes ce qui nécessita trois nouvelles expéditions entre 1764 et 1769. Ahmad Shah eut aussi à combattre des révoltes à l’intérieur même de ses frontières, comme celle des Aymaqs en 1763 non loin de Hérât.

