Ébauche de gouvernement
Au lendemain de la prise de Kaboul, les taliban nomment un gouvernement intérimaire, dirigé par le mollah Moahammad Rabbani et composé de six membres : Mohammad Hassan, ancien chef de la province de Kandahâr, mollah Abdoul Razzaq, en charge des questions militaires au sein de la milice, Mawlawi Ghyasôddin, un Ouzbek originaire de la province de Faryab (nord), mollah Mohammad Fazil, en charge des affaires de sécurité du mouvement et mollah Mohammad Ghaus, en charge des affaires étrangères.
Aussitôt nommé, Rabbani a annoncé que le pays était désormais régi par un « système totalement islamique. » Il a aussi ordonné aux femmes de ne pas se rendre au travail. Le nouvel ordre s’installe. Les taliban offrent aux habitants de Kaboul « la sécurité complète et la protection des vies et des biens », mais aussi la lapidation des drogués et tous ceux qui se rendraient coupables d’adultère.
Rabbani tente de rassurer afin de stopper l’exode massif des Kaboulis : près du quart de la population de la capitale afghane, qui compte un peu plus d’un million de personnes, fuit l’arrivée des taliban selon Le Monde. [1]
Le 2 octobre, le mollah Omar, le chef du mouvement fondamentaliste, se rend à Kaboul pour mettre en place sa nouvelle administration.
Le règne de la terreur se met en place à Kaboul
Très rapidement, la terreur et l’obscurantisme s’abattent sur Kaboul. Selon Le Monde [2] « au moins trois femmes avaient été battues par des « étudiants en religion » pour une tenue jugée non conforme aux critères islamiques. » « Une femme faisait ses courses lorsqu’elle a été repérée et entourée par un groupe de talibans, a raconté un chauffeur de taxi. Ils ont commencé à la battre à coups de bâton en lui disant qu’elle était une non-musulmane en raison d’une tenue aussi découverte, alors qu’elle portait une longue robe noire et un foulard. C’était épouvantable de voir son chagrin et sa souffrance alors qu’elle pleurait sous les coups. »
Les fonctionnaires et les cadres de l’armée ont reçu l’ordre de se laisser pousser la barbe. « Ceux qui violeront cette loi seront sérieusement punis » par la toute nouvelle police religieuse, affirme Radio Kaboul.
Le 2 octobre, Amnesty International tire le signal d’alarme. « Malgré des déclarations de leurs dirigeants suggérant la modération, il est clair que les talibans sont pressés de mettre en oeuvre le règne de la terreur à Kaboul », avertit l’organisation des droits de l’homme dans un communiqué de presse publié à Londres. Un millier de personnes ont été jetées en prison en raison de leurs sympathies supposées pour l’ancien régime dénonce Amnesty qui s’inquiète aussi du sort réservé aux femmes. « Les familles ont peur de sortir dans la rue, peur d’ouvrir leurs portes et peur de voir leurs proches subir les mesures brutales que les milices réservent à ceux qu’elles jugent non islamiques », poursuit le communiqué. Les premiers actes iconoclastes se sont aussi produits dans la capitale afghane, Amnesty relatant la destruction d’objets jugés contraires à l’islam comme magnétophones, les cassettes, magazines et jouets. Le même jour, les taliban annoncent q’ils interdisent aux journalistes de prendre des êtres humains en photo.
Les taliban ne comprennent pas la méfiance de l’Occident à leur égard. Début octobre, Amir Khân Muttaqi, leur ministre de l’Information et de la culture déclare : « Durant la guerre antisoviétique, les pays étrangers avaient aidé la résistance afghane contre l’URSS parce que cette guerre servait leurs intérêts. Mais aujourd’hui, alors que nous avons le soutien de la majorité des Afghans, ils refusent de reconnaître notre gouvernement. C’est très injuste. »
Mi-décembre, un responsable talêb annonce depuis le port pakistanais de Karachi que sept Afghans accusés d’adultère ont été lapidés ces six dernières semaines dans les régions sous contrôle des étudiants en religion. D’autre part, Radio Charia, la nouvelle radio officielle de Kaboul, a annoncé que deux cent vingt-cinq femmes ont été punies (très certainement punies en public) pour avoir enfreint les codes islamiques sur le port du voile et du vêtement.
Réactions diplomatiques
Réaction du Pakistan
Le 29 septembre, Sardar Aseff Ahmed Ali, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, déclare que « les dirigeants talibans sont des hommes de piété et ont un grand amour de l’islam ». Il espère « qu’ils se comporteront de manière « propre et honnête comme ils l’ont déjà fait ailleurs ».
Le 15 octobre, une délégation pakistanaise conduite par le ministre pakistanais de l’intérieur, Nasrôllah Babar, se rend à Kaboul et réaffirme le soutien d’Islamabad aux étudiants en religions afghans.
Réaction de l’Iran
A l’agence de presse officielle IRNA, le ministre des Affaires étrangères déclare que « ce qui vient de se passer, jette une ombre sur toute perspective de paix dans ce pays ».
Le régime des mollahs iraniens critique très durement l’islam des taliban. L’ayatôllah Ahmad Janati, membre influent du clergé chiite au sein du régime iranien et, lui même, réputé ultra-conservateur, considère les taliban comme des gens « violents, bornés et réactionnaires ». « Cela va-t-il servir à autre chose qu’à détruire la réputation de l’islam ? », s’est-il interrogé, avant de lancer : « Que de violence et d’étroitesse d’esprit au nom de l’islam ! » (Source AFP)
Même tonalité dans les propos de l’ayatôllah Ali Khamenei, guide de la révolution. « Nous ne savons même pas quel est leur degré de connaissance de l’islam (...). Ce qui s’est passé en Afghanistan, et surtout le soutien des Etats-Unis à ce groupe (les talibans), a clairement montré que la propagande américaine au sujet de la défense des droits de l’homme et de la femme est totalement mensongère », déclare-t-il.
Russie-Républiques d’Asie centrale
Réunis d’urgence début octobre à Almaty, capitale du Kazakhstan, la Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan s’inquiètent de la poussée des taliban vers le Nord. Ces cinq pays ont prévenu les nouvelles autorités de Kaboul qu’ils prendraient « des mesures adéquates » si le conflit « dépasse les frontières » de l’Afghanistan. Ils affirment aussi ne pas vouloir venir en aide directement aux forces opposées aux taliban. Pourtant, Islam Karimov, le président de l’Ouzbékistan, a affirmé que tout devait être mis en œuvre pour que Dostom tienne la ligne de front et empêche les taliban de parvenir aux frontières des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale.
ONU
Boutros Boutros-Ghali, le secrétaire général des Nations unies déclare le 7 octobre que les restrictions imposées aux femmes par les talibans pourraient compromettre la fourniture par les Nations unies d’aide à l’Afghanistan.
Le Conseil de sécurité de l’ONU adopte, à l’initiative de la Russie, une résolution dénonçant la « discrimination à l’égard des femmes et autres violations des droits de l’homme » imposées par les talibans. La résolution demande aussi à toutes les parties de mettre fin aux hostilités et d’engager un dialogue politique et demande à tous les Etats de s’abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures de l’Afghanistan, « y compris l’intervention de personnels militaires étrangers ».
A l’origine, Washington avait préparé une résolution condamnant les violations des droits de l’homme en Afghanistan. Mais, la Chine, l’Égypte et l’Indonésie se sont opposés à ce projet, arguant du fait que la condamnation de violations des droits de l’homme ne relevait pas de la responsabilité du Conseil de sécurité.
Dix-neuf pays, dont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, le Pakistan, l’Iran et l’Arabie saoudite, se sont réunis, lundi 18 novembre, à huis clos au siège de l’ONU à New York pour tenter de coordonner leurs efforts afin de ramener la paix en Afghanistan. « L’idée, a expliqué la porte-parole de l’ONU, Sylvana Fao, est de réunir les pays de la région et des pays ayant une influence en Afghanistan » pour parvenir à une solution politique.
USA
L’Administration Clinton avertit les talibans qu’ils se placeraient « au ban de la communauté internationale » et se priveraient ainsi de toute aide financière s’ils ne respectaient pas les droits de l’homme.
Front politico-militaire
Massoud se retire dans la vallée du Panjsher, laissant le champ libre aux taliban qui, le 27 prennent la base aérienne de Bagram et, le lendemain, la ville de Charikar. Le 29 septembre, les taliban sont aux portes de la vallée du Panjsher. Le 30, ils s’emparent de Djabol Seraj Deux jours plus tard, le 1er octobre, le commandant talêb Abdour Razaq lance un ultimatum au commandant Massoud. Il lui intime « de se rendre ou d’être éliminé ».
Début octobre, les taliban se trouvaient à une vingtaine de kilomètres de la passe de Salang, cordon ombilical qui relie le nord au sud de l’Afghanistan. Cette zone est aux mains des combattants ouzbeks du général Dostom qui semblent mieux préparés à affronter les rigueurs de l’hiver que les taliban.
Le 5 octobre, de violents combats secouent l’entrée de la vallée du Pansjsher suite à une contre-attaque initiée par le commandant Massoud qui a fait explosé la montagne pour bloquer l’avancée des taliban. La veille, les taliban ont pris les sommets qui dominent la ville de Golbahar et une hauteur située à 5 kilomètres à l’intérieur de la vallée. Ils tentent de contourner les positions tenues par les hommes de Massoud par l’ouest de la vallée ou de prendre les lignes de crête afin de surplomber les défenseurs du Panjsher.
Le 8 octobre, Dostom et Rabbani se rencontrent à Mazâr-e Sharif. Le même jour, les taliban se heurtent aux combattants du Djunbesh-e Melli au sud du tunnel de Salang. Les hommes de Massoud qui passent à l’offensive dans cette région grâce à l’appui logistique fourni par Dostom qui a laissé les hommes du commandant Salangi, un allié de Massoud, passer par une zone qu’il contrôle pour attaquer les taliban. Ceux-ci essuient de lourdes pertes (on parle de 150 morts ou blessés) et évacuent Golbhar.
Le 10 octobre, Dostom, Massoud et Khalili se rencontrent à Khin Jan et forment le Conseil suprême pour la défense de la mère patrie afin de lutter contre les taliban. Le même jour, Massoud envoie ses commandos, 50 hommes environ soutenus par des groupes locaux, attaquer la base aérienne de Bagram. Il cance aussi une contre-attaque dans la région de Salang. Devant la détérioration de la situation, les Nations unies ont commencé à évacuer leur personnel.
La contre-offensive de Massoud se poursuit. Ses combattants, des groupes locaux soutenus par l’armée de métier de Massoud, reprennent Djabol Seraj (le 12 octobre) et Charikar (le 13 octobre). Le 15 octobre, des combats sont entendus à Bagram, et dans la plaine de Shamali. Pour tenter d’étouffer les rumeurs qui bruissent dans Kaboul, les taliban annoncent sur les ondes de la radio d’État qui ceux qui croiront les rumeurs seront punis.
Massoud lance à son tour un ultimatum aux taliban. Il leur enjoint de quitter la capitale afghane.
Le jeu des alliances se trouble. Dostom n’a toujours pas envoyé les renforts promis et le chef de guerre ouzbek s’entretient à Mazâr-e Sharif le 16 octobre avec M. Babar et le mollah Mohammad Ghaus, le ministre des Affaires étrangères du mouvement des taliban. Les discussions portent sur la création d’une commission chargée de définir l’avenir politique de l’Afghanistan.
Le 17 octobre, les taliban reprennent Bagram, qu’ils reperdent le lendemain, et se battent pour le contrôle de Charikar. Les contacts entre Dostom et les taliban se poursuivent à Kandahâr où des émissaires de Hezb-e Wahdat les ont rejoints.
L’avant-garde de Massoud est le 20 octobre à une vingtaine de kilomètres de Kaboul. Les unités du commandant Massoud se sont emparées du village de Sarai Khodja, à 25 kilomètres au nord de Kaboul, dans la nuit de 19 au 20. Dostom semble avoir chois son camp puisque les journalistes présents sur la ligne de front observent la ruée de camions transportant des miliciens du Djunbesh des positions de Salang vers la ligne de front. [3] Néanmoins, le général Dostom a proposé un cessez-le -feu à partir du 21 octobre. Les taliban acceptent dans un premier temps à condition qu’elle soit suivie d’un échange de prisonniers et que le respect de la trêve soit surveillé par une commission mixte composée de douez membres, six taliban et six de l’opposition. Un porte-parole du commandant Massoud met comme préalable à tout cessez-le-feu la démilitarisation de Kaboul.
Le 21, les combats reprennent. Les taliban sont acculés et défendent le dernier col avant Kaboul.
Dans la matinée du 23 octobre, Massoud lance une nouvelle offensive contre les positions tenues par les taliban au col de Fabz, au nord de Kaboul. Puis, le front se fige.
Dans l’Ouest, Dostom se prépare à attaquer Hérât avec l’aide de combattants fidèle à Ismaïl Khân. Mais le 27 octobre, la province de Badghis tombe. Le 31, Ismaîl Khân arrive d’Iran avec plusieurs centaines de combattants à Maimana, chef-lieu de la province de Faryab, pour combattre les taliban.
Les combats, qui ont débuté début octobre, ont provoqué le déplacement de 40 000 à 50 000 personnes, selon le Haut commissariat aux réfugiés. Ces déplacés, essentiellement des pashtounes, ont trouvé refuge côté taliban, dans les provinces d’Hérât et de Badghis où la ligne de front se trouve de part et d’autre de la rivière Balamourghad.
Dans l’est, les taliban sont malmenés par les membres de la tribu Mangal qui refusent de se laisser désarmer. En outre, ils perdent le contrôle du district de Darra-e Nour, dans la province du Kounar, près de la frontière du nord du Pakistan.
L’opposition antitaliban s’active sur le plan politique après avoir organisé en octobre un front militaire pour enrayer l’avancée des taliban. Elle semble à la recherche d’une personnalité pashtoune afin de faire taire les critiques qui ne voient dans la coalition formée par Rabbani, Rostom et Khalili qu’un mouvement à caractère régional et ethnique. Les noms de Gôlbouddine Hekmatyar, l’ancien Premier ministre et le responsable d’une partie de la destruction de Kaboul entre 1992 et 1995, et de la famille Karzaï qui dirige depuis Kandahâr la tribu pashtoune Popolzaï sont avancés.
Pour plusieurs raisons Gôlbouddine semble le choix le plus logique. En effet, il dispose de plusieurs relais militaires dans les poches pashtounes du Nord de l’Afghanistan, dans la province de Koundouz notamment. De plus, le Jamaat-i-islami de Qazi Hussein, son principal soutien au Pakistan, revient sur le devant de la scène au Pays des Purs à la faveur de la chute du gouvernement de Benazir Bhutto. Enfin, la piste Karzaï est abandonnée en novembre. [1]]
La résistance aux taliban semble aussi avoir courtisé, en vain, l’ancien monarque Zaher Shah. De passage le 5 décembre à Paris, l’ancien président Rabbani déclare : « je n’ai pas le sentiment que Zaher Shah est prêt à s’engager personnellement. Il y a des gens dans son entourage qui raisonnent comme il y a vingt-cinq ans alors que la société afghane a changé depuis. Ils veulent que les rues de Kaboul soient nettoyées et que l’électricité soit rétablie avant qu’on les invite à rentrer tranquillement gouverner le pays. Or trouver une solution implique forcément de travailler dans des conditions difficiles et faire des sacrifices ». M. Rabbani souligne aussi que jusqu’à présent Zaher Shah n’a « pas condamné les atrocités des talibans et l’ingérence pakistanaise ». [5]
[1] Une partie de la population de Kaboul s’enfuit pour échapper aux talibans, Le Monde, 1er octobre 1996.
[2] Une partie de la population de Kaboul s’enfuit pour échapper aux talibans, Le Monde, 1er octobre 1996.
[3] Dostom aurait mis 400 hommes et 6 chars à la disposition de Massoud. Massoud, le "Lion du Panshir", allié à son ancien ennemi Dostom, le seigneur de la guerre, est aux portes de Kaboul, Le Monde, 23 octobre 1996.
[2]
[5] L’Afghanistan s’enlise dans l’impasse politique et militaire, Le Monde, 6 décembre 1996.

