Annexe 4 : Le Pakistan et les taliban (1994-1995)


Dès la prise de Kandahâr le 4 novembre 1994, les taliban ont été considérés par les chefs de guerre afghans, par les pays de la région et les médias occidentaux et pakistanais comme des agents de l’Inter services intelligence (ISI), les services de renseignements militaires pakistanais pour le compte desquels ils allaient ouvrir une voie royale entre le Pakistan et l’Asie centrale.

Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples et les taliban n’ont jamais totalement été les pantins des autorités pakistanaises. La direction des taliban a noué des liens profonds avec le Pakistan qui remontent aux années 1980 et qui ont été forgés dans la souffrance, le déracinement et la dévastation d’une vie de réfugié. Beaucoup sont nés dans les années 1980 au Pakistan. Ils ont été formés dans les écoles coraniques pakistanaises, puis ont appris à combattre dans les rangs des partis de la résistance afghane basés au Pakistan. Leurs familles sont restées au Pakistan même après la prise de Kaboul par les moudjahiddine en avril 1992. Leur langue maternelle est le pashto, mais leur seconde langue, contrairement à leurs aînés, est l’ourdou, la langue du Pakistan. De nombreux taliban possèdent une carte d’identité pakistanaise, d’autres ont voté en 1997 lors des élections législatives.

Leur histoire sociale leur permet d’être proches d’institutions de l’État pakistanais, de partis politiques, de milieux d’affaires, soit autant de leviers dans un pays où les structures du pouvoir sont très éclatées. Ils ont réussi à ne pas être dépendant d’un seul cercle, contrairement à Gôlbouddine Hekmatyâr et aux autres leaders de la résistance qui avaient des contacts quasi exclusifs avec l’ISI et le Jamaat-e Islami (JI – Société de l’islam). Ainsi, afin de mener à bien leur agenda, ils se sont appuyés à tour de rôle sur les uns et les autres.

Les taliban et la Jamiat-e Ulema-e Islam (JUI)

Le Jamiat-e Ulema-e Islam (Société des oulémas du Pakistan) du maulana Fazl-ur Rehman n’a pas joué un grand rôle dans la conduite de la politique afghane du Pakistan qui a été dictée par le binôme ISI/Jamaat-e Islami. Ce parti favorisait le Hezb-e Islami de Golbouddine Hekmatyâr et les pashtounes Ghilzaï qui vivaient dans le centre et le nord du pays, au détriment des pashtounes Dourrani qui, depuis leurs bastions du sud de l’Afghanistan, militaient pour le retour de l’ancien monarque Zaher Shah.

Le JUI, dans les années 1980, a patiemment tissé des liens avec les Dourrani vivant dans les provinces du Baloutchistan et de la Province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP) en ouvrant des écoles coraniques et en mettant en place des programmes d’aide à destination des réfugiés. Les activistes du JUI suivent l’école déoband, une secte fondamentaliste et réformiste qui prône notamment des mesures restrictives vis-à-vis des femmes. Opposés aux structures féodales et tribales qui caractérisent la société pakistanaise, les déobandis favorisent l’égalitarisme. Enfin, ils considèrent les chiites comme des hérétiques et des agents iraniens, autant de traits que l’on retrouvera chez les taliban.

À la fin des années 1980, l’influence du JUI sur les pashtounes Dourrani était ignorée par l’ISI. Le JUI était alors isolé sur la scène politique pakistanaise. Toutefois, en 1993, la situation évolua. Le JUI s’allia au PPP (Parti du peuple pakistanais) de Benazir Bhutto au sein d’une coalition qui prit le pouvoir. Ainsi, le JUI put établir des liens avec l’armée, avec l’ISI et Nasroullah Babar, le ministre de l’Intérieur. Alors que le JI et la Ligue musulmane pakistanaise étaient dans l’opposition, le maulana Fazl-ur Rahman fut nommé président du comité des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Après l’émergence des taliban, cette position lui permit de se rendre à Washington et en Europe pour y faire la promotion des taliban. Il se rendit aussi en Arabie Saoudite et dans les pays du Golfe qui allaient jouer un grand rôle dans le financement du mouvement. En juillet 1994, le prince Turki al-Faisal visita le Pakistan en secret et scella l’alliance de son pays avec les taliban.

En janvier et février 1995, Fazl-ur Rahman organisa les premières parties de chasse pour les princes arabes à Kandahâr qui ne manquaient pas d’offrir à leurs hôtes afghans les pick-up qu’ils utilisaient pour la chasse et qui allaient s’avérer être des armes très efficaces sur les champs de bataille afghans.

Le JUI continua à jouer son rôle de lobby auprès la chute de Benazir Bhutto auprès du gouvernement Sharif. Le JUI bénéficia en retour de camps d’entraînement en Afghanistan pour son bras armé, le Harakat-ul Ansar de Fazl-ur Rahman Khalil.

Les taliban et la mafia du transport

Basée à Quetta et Chaman, dans la province du Baloutchistan, la mafia du transport voyait ses activités entravées par l’anarchie qui régnait à Kandahâr et sa région. Ses membres, des Pakistanais et des pashtounes unis par des liens matrimoniaux et des intérêts financiers, souhaitaient étendre leurs activités de contrebande en Iran et en Asie centrale. En outre, leurs homologues de Peshawar parvenaient assez facilement à atteindre le nord de l’Afghanistan et l’Asie centrale en dépit des combats qui faisaient rage à Kaboul. Ainsi la mafia finança les taliban. Au début, elle leur fournit une aide mensuelle. Puis, au fur et à mesure de leur progression, les taliban demandèrent des sommes plus importantes. En mars 1995, alors qu’ils préparaient une attaque sur Hérât, le taliban collectèrent en deux jours la somme de 450 000 $ auprès des transporteurs.

Avec la prise de Kandahâr, l’activité des transporteurs de Quetta et de Chaman reprit. Rapidement, leurs camions prirent la route de l’Iran, du Turkménistan, de l’Asie centrale, et même de la Russie. Toutefois, leurs activités étaient entravées par les taxes douanières prélevées par Ismaël Khân, l’Émir des provinces occidentales, qui étaient passées de 125 à 250 $. Ils demandèrent alors aux taliban de s’emparer d’Hérât et de l’ouest afghan.

L’ISI n’était pas favorable à une attaque car le Pakistan avait développé de bonnes relations avec Ismaël Khân. Il espérait qu’il allait s’écarter du régime Rabbani. En outre, l’ISI estimait que les taliban n’étaient pas militairement préparés. Néanmoins, ceux-ci rejetèrent les conseils de l’ISI et, influencés par la JUI et la mafia des transports, ils attaquèrent Hérât en mai 1995. Mal préparés, ils perdirent 3 000 hommes.

Toutefois, les affaires ne furent pas affectées par cette défaite. De nombreux taliban comprirent l’opportunité et achetèrent des camions. Les affaires étaient florissantes. En décembre 1995, trois mois après la prise d’Hérât, le premier convoi officiel pakistanais arriva à Quetta chargé de coton turkmène. Les cinquante camions s’étaient acquittés de 100 $ chacun auprès des taliban. En outre, les trafiquants d’héroïne acceptèrent, dès 1996, de verser un impôt de 10 % aux taliban.

Les taliban et le gouvernement Bhutto

Avec la chute de l’Union soviétique, le Pakistan comprit l’intérêt d’ouvrir des routes commerciales vers l’Asie centrale et transitant par l’Afghanistan dont la stabilité s’avérait essentielle à sa prospérité. Les options pour Islamabad étaient nombreuses. Toutefois, bien avant l’émergence des taliban, des pathans (nom donné aux pachtounes du Pakistan) du gouvernement Bhutto avaient envisagé de sécuriser l’axe Quetta-Kandahâr-Hérât.

En octobre 1994, Nasroullah Babar, le ministre de l’Intérieur du gouvernement Bhutto, emmena les ambassadeurs américain, britannique, espagnol, italien, chinoi et sud-coréen, des officiels des Nations unies et des fonctionnaires pakistanais (chemins de fer, routes, télécommunications, électricité) de Kandahâr à Hérât. Il leur expliqua qu’il avait besoin de 300 millions de $ pour reconstruire l’autoroute Quetta-Hérât, et 800 millions de $ pour construire une ligne ferroviaire et un réseau de téléphone par satellites reliant une centaine de villes. À Hérât, Ismaël Khân rassura les ambassadeurs en leur promettant que les travaux pourraient commencer dès la fin des combats.

À Kandahâr, la situation politico-militaire était plus difficile et complexe. Le chef de guerre Amir Lalai déclara que construire des routes ne ramènerait pas automatiquement la paix, celle-ci ne pouvant revenir qu’avec la fin des ingérences des pays voisins dans les affaires afghanes. Néanmoins, Babar poussa Bhutto dans cette voie. Le 28 octobre, elle rencontra Ismaël Khân et Rachid Dostom à Achgabat, la capitale du Turkménistan. Avec le soutien du président Niyazov, elle leur demanda de parvenir à un accord pour que le Pakistan puisse mener à bien ses projets.

Au même moment, un convoi de trente camions pakistanais prit la route de Kandahâr. Il fut arrêté à Takht-e Pol, avant Kandahâr, par Amir Lalai. Cet événement permit l’entrée en scène des taliban.

Dans un premier temps, ils montrèrent leur indépendance et leur volonté de négocier avec le président Rabbani. En effet, le 16 novembre, le mollah Mohammad Ghaus, un membre fondateur des taliban, déclara que le Pakistan ne devait pas court-circuiter le gouvernement de Kaboul ou de Kandahâr en envoyant des convois et en signant des accords de passage avec des seigneurs locaux.

La prise de Kandahâr provoqua des remous au sein de la classe politique pakistanaise. Mehmoud Khân Achakzaï, le leader du Pachtoukhwa Milli Awani, parti nationaliste pachtoune, demanda avec force à Benazir Bhutto et à l’ISI de ne pas s’ingérer dans les affaires internes du voisin afghan. Voyant la mainmise des USA et de la Grande-Bretagne derrière les taliban, d’autres politiciens baoutches et pashtounes lancèrent des avertissements similaires.

En février 1995, Benazir Bhutto affirma à Manille que son pays ne favorisait aucune faction en Afghanistan. Plus tard, elle se déclara impuissante à stopper le flux transfrontalier de recrues qui rejoignaient les taliban. Son gouvernement tenta pendant de long mois de favoriser un rapprochement entre Dostom et les taliban. Après la prise d’Hérât, Dostom envoya des techniciens réparer les MiG et les hélicoptères capturés par les taliban sur le tarmac de la base aérienne de Shindand. En février 1996, Islamabad accueillit Dostom, Hekmatyâr et les taliban et tenta, en vain, de forger une nouvelle alliance. Pourtant, les Pakistanais firent pression sur les taliban et leur expliquèrent qu’un rapprochement avec Dostom aurait la faveur des chancelleries occidentales.

Les taliban et les gouvernements provinciaux

Durant les années 1980, le gouvernement pakistanais et le secteur publique choyèrent les chefs tribaux afin qu’ils acceptent de laisser passer sur leurs terres l’aide destinée à la résistance afghane. Un circuit économique favorable aux chefs tribaux se mit ainsi en place à l’initiative des gouvernements provinciaux. Par exemple, les maleks reçurent l’autorisation d’acheter du bois au Pakistan pour le revendre ensuite aux moudjahiddine, en Afghanistan. Toutefois, avec la fin de la guerre, les prébendes se tarirent mais le système des autorisations bénéficia du boom économique lié au retour des réfugiés en Afghanistan.

En 1994, le PPP dirigeait l’assemblée de Province de Frontière du Nord-Ouest (NWFP). Mais, le ministre en chef, Aftab Sherpa, dut user du système des autorisations pour maintenir son pouvoir. Il entrait en concurrence avec le gouverneur de la province qui avait la capacité d’accorder des permis valables dans les FATA, les agences tribales semi-autonomes. Ainsi, des permis d’exporter de la nourritureà Kaboul furent distribués alors qu’Islamabad essayait au même moment d’isoler le régime du président Rabbani. Dans la province du Baloutchistan, la lutte pour l’obtention des autorisations permit aux taliban de jouer une faction contre l’autre pour leur plus grand bénéfice. En effet, en raison de leurs liens avec le JUI, les camps de réfugiés, les maleks et la mafia du transport, ils disposaient d’un avantage considérable sur les autres factions afghanes. En outre, ils développaient leur réseau dans les milieux d’affaire au point d’approcher Asif Ali Zardari, le mari de Benazir Bhutto. Ainsi, des hommes d’affaires pakistanais reçurent le lucratif permis d’exporter du fuel en Afghanistan.

Grâce à ce système, les taliban reçurent l’appui de nombreux politiciens pakistanais qui avaient intérêt à soutenir l’expansion des étudiants en religion, expansion qui alimentait la machine, au point de provoquer des pénuries au Pakistan. En 1997, le gouvernement Sharif dut faire face à une pénurie de blé.

Les gouvernements provinciaux bénéficiaient des opportunités économiques liées à l’expansion des taliban. Ils avaient dont tout intérêt à ce que le gouvernement pakistanais et ses institutions soutiennent les taliban.

Les taliban et l’ISI

Avant l’émergence des taliban, l’ISI était en difficulté en raison de l’échec de ses protégés, Dostom et Hekmatyâr, dans leur volonté de conquérir Kaboul, en dépit du soutien apporté par l’agence. En outre, la crise économique qui frappa le Pakistan à cette époque avait des répercussions sur les finances de l’ISI, dont l’essentiel des ressources étaient réservées à la cause cachemirie. Enfin, en 1993, suite à de fortes pressions américaines, l’ISI fut purgé des derniers officiers de l’époque Zia.

La prise de Kandahâr par les taliban fut accueillie avec scepticisme par l’ISI qui ne croyait pas en la réussite du mouvement. L’agence laissa l’initiative au général Babar qui créa au sein du ministère de l’Intérieur une cellule pour le développement du commerce afghan chargée de coordonner les efforts des ministères impliqués dans les projets de routes reliant le Pakistan et l’Asie centrale. Le gouvernement pakistanais se lança alors dans divers projets d’aide logistique aux taliban. Pakistan Telecom mit sur pied un réseau téléphonique à Kandahâr permettant d’appeler directement depuis le Pakistan en utilisant le préfixe 081, le même que pour Quetta. Des ingénieurs civils du Département des travaux publics, de l’Énergie et des Eaux lancèrent des études de faisabilité pour réparer les routes et fournir de l’électricité à Kandahâr. Des techniciens de la compagnie Pakistan International Airlines et de l’armée de l’air pakistanaise réparèrent l’aéroport de Kandahâr et les aéronefs en possession des taliban.

Les efforts pakistanais s’intensifièrent après la chute d’Hérât, tandis que l’ISI débattait encore du bien-fondé d’aider les taliban. Les officiers qui participaient aux opérations aux côtés des taliban sur le terrain s’opposaient aux analystes qui estimaient que sur le long terme une soutien aux taliban serait contre-productif pour le Pakistan car il risquait de provoquer des tensions avec les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale.

Il semble que le poids des officiers pathans de l’armée (le chef d’état-major de l’armée, le général Abdoul Wahid, et le chef du renseignement militaire, le lieutenant-général Ali Kouli Khân) ait fait pencher la balance en faveur des taliban à l’été 1995. Il semble aussi que le principal argument ait été les liens qui unissaient le régime Rabbani à l’Inde, à la Russie et à l’Iran, trois pays en froid avec le Pakistan. Le passif entre Massoud et l’ISI a également joué.

Le second assaut sur Hérât a été soutenu par l’ISI d’un point de vue logistique (obus de gros calibre qui manquaient aux taliban, amélioration de leur système de communication, aviation). L’aide de l’ISI doubla après la prise d’Hérât. Toutefois, elle était entravée par le débat interne et les difficultés financières.

L’ISI aida les taliban en favorisant le ralliement de centaines d’officiers et de techniciens de l’ex armée communiste afghane, dont certains étaient proches du général Shanawaz Tanaï.

L’ISI joua un rôle considérable dans la prise de Djalâlâbâd et de Kaboul, en favorisant la passivité de certains membres de la shoura de Djalâlâbâd, puis en permettant aux taliban de se renforcer avec l’arrivée de nouvelles recrues en provenance des camps de réfugiés.

D’après Pakistan and the taliban, article écrit par le journaliste pakistanais Ahmed Rashid et publié dans l’ouvrage Fundamentalism reborn ? de William Maley.








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