SOMMAIRE
Introduction
I/ Histoire d’une presse sous-surveillance
A/ Naissance et évolution de la presse écrite
B /Culture de la Censure et répression à l’encontre de la presse
II/ Passage d’un instrument de propagande étatique à un espace de contestation sociale et politique
A/Contrôle des médias : enjeu majeur de la lutte pour le pouvoir
B/Presse écrite : rôle d’information et d’organisation des masses
Annexe
Introduction
A l’heure ou l’on débat sur la pertinence de l’information et le rôle des médias, il est utile de rappeler que la presse est un outil d’expression et de connaissance. Par essence elle a pour vocation de montrer les faits et de répondre aux besoins des individus de les comprendre.
Bien qu’en France la presse soit de plus en plus considérée comme un produit de consommation, elle garde sa fonction première qui est celle d’un vecteur d’information et d’analyse. On peut longuement critiquer sa véritable capacité de désinformation ou de non-information, mais elle reste tout de même en terre de démocratie un instrument de liberté d’expression.
Dans les Etats dictatoriaux la presse a une fonction bien différente. Arme de propagande, elle reste sous la surveillance des régimes en place. Si nous avons choisi l’exemple iranien c’est avant tout pour son originalité, quant à la situation politique du pays et à la prédominance de la place de la presse écrite dans la tentative de démocratisation par la société civile.
En effet, si d’un point de vue politique les élus du peuple sont systématiquement freinés par les conservateurs dans leurs tentatives de démocratisation, les défenseurs de la liberté d’expression réussissent un incroyable travail dans les domaines de l’information. Il y a depuis la révolution une multitude de quotidiens, de magazines, de films qui malgré les interdictions défient l’ordre établi.
L’Iran est un véritable paradoxe quelque soit le domaine d’organisation ; c’est une théocratie, semi-démocratique ou les gens élisent un parlement et un président au suffrage universel direct. Mais c’est aussi un Etat ou le pouvoir est aux mains d’une minorité d’intégristes conservateurs qui (de la même manière que la dynastie Pahlavi) refuse "tant que faire se peut", toute forme de liberté d’expression au peuple.
Les conservateurs détiennent la direction de tous les organes de décision, dont le Conseil des Gardiens, tout l’appareil de justice ainsi que les organes de sécurité composés de la police nationale, de milices officielles et non officielles. A cela s’ajoute la prépondérance du Guide Suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, qui s’accorde un pouvoir sans limite. Aucune de ces institutions n’est élue par le peuple ou ses représentants. Pourtant toutes peuvent bloquer le travail des élus au sein du Majles ( parlement), et peuvent s’opposer au Président de la République et à son gouvernement .
En Iran il n’y a donc pas de séparation des pouvoirs. La politique est dominée par la religion qui elle-même est partie intégrante de la vie sociale. Si cela peut dérouter un esprit occidental contemporain habitué à la laïcité, un iranien lui intègre parfaitement cette confusion des genres. En effet, sa culture, son histoire et le caractère particulier de l’islam chiite font de l’Iranien un être conscient depuis longtemps de sa nature polymorphe, à la fois extrêmement nationaliste, mais aussi extrêmement respectueux de la religion (et même s’il n’y croit pas, car par ce respect passe celui des anciens).
On pourrait se dire que cet iranien qui est à lui seul un concentré d’extrémisme, n’a finalement rien à envier à la dictature qui le gouverne, mais se serait là une grande erreur ; Les Iraniens ont depuis un siècle lutter pour vivre en démocratie, sans être privé du droit le plus élémentaire qui est finalement de « dire ce que l’on pense ».
Nous allons tenter d’expliquer les différents types de démonstration d’une véritable liberté d’expression, mais aussi et surtout de montrer à quel prix cette liberté existe et quelles sont les conséquences parfois désastreuses ou parfois fructueuses de cette lutte.
Si notre choix s’est porté sur la presse écrite, c’est parce qu’elle est représentative de tous les rêves et de tous les maux de la société iranienne. L’étude de celle-ci a un double intérêt, d’une part ce n’est pas un instrument normatif, mais un moyen de normalisation, et d’autre part, son histoire est un symbole de progrès social et de modernisation au sein d’un Etat traditionnel. Son succès est en effet lié aux évolutions en matière d’alphabétisation et souligne les progrès accomplis d’un Etat en voie de développement et de modernisation. Nous allons articuler notre étude en deux axes, bien que nous considérions que la confusion et l’interdépendance des différents organes et acteurs ne permet pas une réelle délimitation. Dans un premier temps nous développerons l’urgence de la réforme de la justice à travers les problématiques de la censure et de la répression. (I) Puis, nous nous intéresserons à l’instrumentalisation de la Presse par les différents acteurs du paysage iraniens.(II)
I/Histoire d’une Presse sous surveillance :
L’étude de l’actualité ne peut être complète que si nous faisons un rappel historique du développement de la presse écrite, qui en Iran existe depuis prés de deux siècles.
A-Naissance et évolution de la presse écrite :
L’Histoire de la presse écrite commence en mars 1837, avec la publication de « Kâgaz é Akhbar » sous le règne de la dynastie Qadjars. En réalité, il s’agissait avant tout d’écrits voués à la propagande de l’Etat et à l’effort d’acceptation de la culture occidentale. Il fallait en fait convaincre de l’utilité de la présence britannique sur le sol iranien.
Pourtant dans le même temps apparaît une presse iranienne de qualité, bien que très politisée, qui était publiée à l’étranger. Le journal « Akhtar », publié en Turquie faisait le procès des concessions britanniques et de l’incompétence du pouvoir en place.
Depuis l’histoire de la presse a suivi le même cours, hormis de courtes périodes de libéralisation dues à chaque fois aux bouleversements politiques internes. Parmi ces moments nous citerons l’année 1945, durant laquelle existaient prés de 4000 journaux et périodiques. Malgré l’importance de ce chiffre, il faut nuancer l’apparition d’une véritable presse écrite telle que nous la connaissons aujourd’hui.
En effet, les premiers essais de journalisme « à l’Iranienne » avaient des visées partisanes et révolutionnaires, plutôt que l’idée plus commune de diffusion de l’information. C’est en 1941, à la chute de Réza Shah, que les libertés syndicales et la liberté de la presse vont être réinstaurées . C’est ainsi que la multitude des partis politiques rivaux va donner naissance à une masse de nouvelles publications.
Il s’agissait avant tout de diffuser son point de vue, qui ne souffrait pas la critique du lecteur. D’ailleurs il était répandu que les différents « journalistes » s’insultent, et tournent en hérésie les articles de leurs confrères ennemis ; tout ceci démontrant le manque d’expérience et l’inexistence d’une déontologie journalistique…
Il faut voir dans cette attitude plus qu’une simple maladresse de débutants. La culture iranienne a pour base l’uniformité de la pensée autour d’une histoire commune, une religion commune, et un patriarche unique (dans l’espace privé et dans l’ordre public). Cette uniformité s’impose à tous et ne souffre aucune critique au risque d’être jugé et rejeté par l’esprit moralisateur de la majorité.
Dans cette optique ancestrale il n’y a guère de place pour la tolérance, mot qui d’ailleurs n’existe pas dans la sémantique iranienne ! C’est donc à l’absence d’une culture de la liberté d’opinion et d’expression qu’il aura fallu pallier. Ce déficit culturel a une très grande importance du fait que les journaux ont été trop souvent le lieu de la diffamation, autrement appelé délit de presse.
Durant le régime du Shah la télévision, les journaux ou magazines sont le miroir de l’incompréhension du régime par la population. Probablement l’atteinte la plus visible à l’identité iranienne. Ce choc d’autant plus fort puisque visuel, constant et à la portée de tous, a été vécu à la fois comme un désir de désymbolisation envers les valeurs et les principes de tout un peuple, mais aussi comme une frustration d’un modèle inaccessible à la majorité des iraniens.
Une des meilleures écoles iraniennes, dont les idées allaient à l’encontre du régime Pahlavi n’était accessible qu’aux étudiants qui n’avaient pas de poste de télévision chez eux. Ceci est significatif du rejet des médias par la population.
La liberté d’expression et d’opinion fut une donnée inexistante sous la dynastie pahlavi ou la moindre remise en cause de l’ordre ou des mœurs en vigueur était violemment réprimé par l’Etat, via la CIA ou la Savak .
Puis la révolution va dans un premier temps donner l’espoir d’une liberté d’expression plus grande, mais comme toutes ses promesses de démocratie celle-ci semble niée. La radio et la télévision vont rester aux mains du pouvoir. Finalement ce muselage des médias traditionnels va ouvrir la voie à la création d’une presse écrite de qualité.
C’est avec les prémices de la révolution iranienne, et ce qu’on appelle « le Printemps de la Liberté », qu’apparaît à nouveau une véritable liberté de la presse. Cette courte période, de janvier à mai 1979, vit la naissance de 250 publications, qui montraient l’abondance des opinions, et surtout ouvraient un espace de débat.
Or, la censure et la répression ont immédiatement pris le dessus et dés l’été 1979, le ministère de l’Orientation Nationale restreignait drastiquement la presse, en la gardant comme simple outil de propagande.
Avant de parler des moyens juridiques et politiques de contrôle de la presse, nous abordons un point qui à trait à la situation économique du pays et à la particularité des besoins de la presse écrite. En effet, l’Iran traverse depuis quelques années une grave crise économique qui a vu le prix du papier s’envoler. Dans le même temps le pouvoir en place arrête graduellement les subventions accordées à divers secteurs culturels, ce qui entraîne l’augmentation du coût des produits culturels dont la presse écrite.
Un journaliste écrit à ce propos : « Il est évident que quand un individu est obligé de choisir entre son pain quotidien et l’achat d’un livre, il choisit le pain. Quelle est le résultat de cette tragédie ? La faillite et la fermeture des secteurs de production culturelle. Ce qui veut dire que le progrès culturel a été sacrifié au progrès économique. Aujourd’hui les systèmes les plus capitalistes n’ont pas supprimé les subventions dans le secteur culturel parce qu’ils sont conscients qu’un pas vers le progrès culturel entraînera dix pas vers le progrès économique. »
En effet, la situation de la presse en dépend directement. Ce fut là un moyen pour les autorités de limiter la diffusion des journaux et magasines. Le ministère de la Culture n’accordait des subventions qu’aux journaux conservateurs, mettant à l’écart toute la presse écrite indépendante, qui ne doit sa survie qu’au nombre d’abonnements et de vente en kiosque.
L’autre effet de la crise économique était la baisse du pouvoir d’achat, et donc la baisse de la part consacrée par le consommateur aux produits culturels comme les journaux. Pourtant, les gens ont continué à lire et à apprécier la presse ; en réalité chaque numéro acheté passe dans les mains de plusieurs lecteurs .
B-Culture de la censure et répression à l’encontre de la presse
L’éveil de la société, l’évolution de la liberté d’expression et la voie vers la démocratie ne sont pas au goût du pouvoir clérical en place. C’est pourquoi, les autorités font tout ce qui est en leur pouvoir, afin de démanteler la presse écrite, seule arme du peuple contre leur tyrannie.
Ce qui peut sembler paradoxal, c’est le fait que le pouvoir joue à la fois un rôle d’organisateur et de défenseur des libertés, tout en étant le principal obstacle à leur application. En effet, d’un côté on encourage le dialogue en organisant et en autorisant les réunions et les conférences, et de l’autre côté on étouffe la Presse par des procédés plus ou moins violents.
Cette attitude s’explique par le fait que l’Etat islamique s’est fondé sur des idéaux d’égalité et le refus de la censure et de la pensée « préfabriquée » qu’imposait la dynastie Pahlavi. L’Etat islamique ne peut donc employer les mêmes procédés pour éliminer la Presse.
Dans le cas de la Presse écrite, le régime post-révolutionnaire n’a pu imposer le système de censure préalable. Pourtant, afin de préserver son pouvoir, il a organisé un système de censure à son image. Cela tend à confirmer que le monopole du pouvoir de l’Etat prime sur les Droits fondamentaux et les devoirs de la société civile. Même si le modèle a changé, la logique de la contrainte et de la répression reste ancrée.
L’Etat ne peut tolérer la pleine liberté du système de communication intérieure parce qu’elle le met en danger. Elle démontre son incapacité et surtout sa non-légitimité. A ce propos un membre du Conseil des Gardiens, par ailleurs chef de la milice « Ansar é Hezbollah » , a déclaré que l’Islam ne pouvait survivre dans une société ou la tolérance et la liberté seraient les maîtres mots !
Comme nous l’avons vu, la censure a toujours existé sous diverses formes en Iran. Elle suit sous la République Islamique trois modes qui se complètent : la censure par les contraintes économiques, mais aussi un mélange entre pratiques illégales et poursuites judiciaires.
Le schéma de répression est aujourd’hui devenu classique. L’intimidation, les attaques de groupes extrémistes et les poursuites judiciaires sont le lot quotidien de la presse écrite. S’il est possible de distinguer entre ce qui est légal, de ce qui ne l’est pas, il est en revanche difficile d’accepter un tel traitement de la Presse, qui va à l’encontre des libertés fondamentales et des Droits de l’Homme.
L’existence d’une législation en matière de diffusion et d’information est une exigence pour toute autocratie qui veut se maintenir.
En Iran, législation a toujours rimé avec répression quelle que soit la liberté invoquée. En ce qui concerne la liberté de la presse, Khomeyni va très vite prendre des mesures drastiques, visant à étouffer toute tentative de remettre le pouvoir révolutionnaire en cause. Il entend gérer à sa manière l’image du pouvoir et les sources d’information. L’islamisation et la censure vont de pair, et aucun espace n’est laissé à la contestation.
Dés la fin de la révolution le Ministère de l’Information devient le Ministère de l’Orientation Nationale et la règle de la censure préalable est réinstaurée. La loi sur la Presse est adoptée et ratifiée par le Conseil des gardiens en août 1979, et ceux malgré de nombreuses contestations et manifestations.
Désormais toute publication doit obtenir une autorisation du ministère, et le procureur général de la révolution est compétent pour interdire ce qu’il juge non conforme à l’Islam et aux idéaux révolutionnaires. Cependant la censure préalable n’est pas mise en œuvre avant chaque publication en matière de presse.
Mais c’est avec la guerre Iran Irak que la censure va prendre le plus d’ampleur. L’idéologisation de la presse est poussée à l’extrême. L’Ayatollah Khomeyni va même renforcer les institutions de répression en créant un Conseil d’Arbitrage chargé de contrôler les activités des médias ; c’est une surveillance permanente des faisceaux d’information conjuguée à une modélisation intensive de celles-ci.
C’est en 1981, que la chasse aux opposants s’intensifie. Plus aucun périodique n’est autorisée à paraître. La presse clandestine est démantelée. Tout ceci se passe avec une extrême violence sous les coups des phalangistes , qui détruisent systématiquement les locaux et le matériel des journaux, des maisons d’édition et même les habitations des intéressés.
Les différents acteurs de la presse sont arrêtés, jugés et beaucoup sont condamnés à mort. Ceux qui échappent à des sanctions sévères auprès des juridictions légales, sont jugés à nouveau par les tribunaux révolutionnaires instaurés en juin 1979 et dont les pouvoirs ne cessent de croître depuis.
C’est à la fin de la guerre et grâce à la personnalité du ministre de la culture Mohamad Khatami, que l’activité de la presse reprend. C’est l’avènement d’une presse indépendante. Mais très vite la répression se fait sentir. Si les autorités ont accordé quelques libertés c’est aussi parce qu’ils espèrent mieux contrôler les agissements des dissidents.
Les lois sur la presse se suivent et élargissent de plus en plus les prérogatives des tribunaux et des commissions de censure.
La loi sur la presse adoptée en mars 1986, comportait 38 articles, répartis en six chapitres. L’idée générale était la dénonciation de toute presse qui prônerait les idées venues de l’étranger ; il fallait « lutter contre les manifestations culturelles coloniales… ».
L’actuelle loi de presse exprime, dans son article 27, l’esprit général de la loi. Elle stipule que « l’offense au leader de la révolution islamique ou à l’autorité du Guide » entraînera le retrait de l’autorisation du journal ou a paru la publication offensante et le jugement de son auteur et de son éditeur.
En réalité, la liste des « délits et crimes » reprochés aux journalistes est très longue, et surtout non défini de manière stricte par la loi. Parmi les sujets tabous se trouvent les questions de mœurs, de religion, celles des relations avec les Etats-Unis, sauf bien sûr si cela va dans le sens des idées des conservateurs et du Guide…
En septembre 2002, un sondage est publié par l’agence officielle de presse iranienne (IRNA) ; il indique que prés de 80% des personnes interrogées sont favorables à la reprise des relations avec les Etats Unis . Le directeur de l’IRNA, Abdollah Nasseri, ainsi que les deux dirigeants de l’institut de sondage qui a effectué l’étude sont convoqués par la justice. L’ironie de l’histoire est que ces deux directeurs d’institut sont deux des anciens preneurs d’otage de l’ambassade américaine de 1979 ; ils passent du statut de héros de la révolution à celui de prisonniers politiques.
En mars 2000, le parlement a amendé la loi sur la presse et a octroyé aux différents tribunaux, y compris au Tribunal de la presse, une marge de manœuvre telle que même les rares dispositions prévues par l’ancienne loi sur la presse en vue de garantir un procès équitable ont disparu.
Fin avril 2000, 14 journaux ont été fermés sur ordre de la justice, sans que les parties aient été entendues au préalable. Ces prises de décisions arbitraires ne respectent pas la procédure. D’ailleurs les condamnés ne sont pas obligatoirement mis en examen, et ne sont pas toujours défendus par un avocat. De même, les journaux réprimés le sont dans la plupart des cas sans qu’il y ait une plainte à leur encontre.
Ce pouvoir illimité des juges, a eu des conséquences désastreuses sur les publications indépendantes. Depuis avril 2002, 85 journaux et 41 quotidiens ont été suspendus . De nombreux éditeurs et journalistes ont été condamnés à des peines de prison, ou punis d’une amende. Selon l’association de défense de la liberté de presse en Iran (ADLP), plus de 1800 journalistes et photographes ont perdu leur emploi sur les trois dernières années, et ce du fait des fermetures imposées par les tribunaux.
En août 2000, le nouveau Majles élu, a préparé une série d’amendements afin d’améliorer les conditions de la liberté de la presse, mais le Guide Suprême en personne les a retirés du programme de travail du parlement. Les protestations des députés et la démission du président de la commission chargée des affaires culturelles, ont été stoppées par des milices qui manifestaient dans un but d’intimidation à l’extérieur du Parlement.
Le contrôle de la presse permet une analyse d’un des problèmes majeurs de l’Etat iranien. En effet, il n’y a pas de séparation entre l’Etat et la religion, de même il n’existe pas de séparation entre le pouvoir judiciaire et les deux premiers. Cette confusion s’aggrave avec l’existence d’une multitude de juridictions, dont les tribunaux « légaux », les tribunaux révolutionnaires qui persistent malgré leur statut provisoire, et le tribunal de la presse, tristement célèbre sous le nom de tribunal 1410 dirigé par le juge Saeed Mortazavi. Dans le texte ce tribunal de Presse devait permettre d’offrir et de protéger un espace de liberté plus grand aux organes de presse ; il n’en est évidemment rien.
Les peines qu’encourent les journalistes sont très variables, et vont de la simple amende à la peine de mort. Cela est dû au flou législatif du Code pénal iranien, qui comme toutes les autres sources juridiques est appliquée en parallèle avec le code islamique : la Charia.
Le Code pénal stipule que sont passibles de mort, tous les crimes contre la sûreté intérieure et la sécurité extérieure de l’Etat, la « corruption sur terre », et le fait d’être reconnu comme « un ennemi de Dieu ». Est aussi considéré comme un crime méritant le « châtiment divin » toute atteinte portée à « la lutte du peuple iranien ». La diversité et l’incohérence des crimes et délits liés aux acteurs de la presse écrite sont à l’image de l’incompétence et de la désorganisation du pouvoir judiciaire en place.
Les vagues de répression contre les journalistes et les dissidents en général, ont mis en lumière des traitements inacceptables à toutes les étapes de la répression.
Les arrestations prennent des allures de kidnapping. Le 26 novembre 2002 Amin Bozorgian, rédacteur en chef du journal Golestân é Iran est enlevé ; il sera relâché le 1er décembre. Dans le même registre le 28 décembre 2002, Ali Réza Jabari, traducteur et collaborateur de plusieurs journaux indépendants est arrêté dans des conditions obscures par des hommes en civil. Depuis, son épouse n’a obtenu aucune information sur son lieu de détention, ni sur son état de santé, les autorités déclarant n’avoir arrêté aucune personne portant son nom.
Plusieurs personnalités ont été assassinées durant ces dernières années aussi bien à l’étranger qu’en Iran. Tous avaient un rôle important dans le processus de démocratisation et faisaient de prés ou de loin partie d’organes de presse ou d’information. De nombreuses organisations et personnes ont demandé que la justice soit faite. Bien qu’au départ, les organes judiciaires aient refusé d’ouvrir des enquêtes, ils ont dû céder sous les pressions internes mais surtout internationales.
L’affaire des assassinats et disparitions concernaient au départ des faits survenus entre 1998 et 1999, mais rapidement il est apparu que ces exécutions de dissidents avaient commencé plutôt et qu’il existait une liste préétablie de personnes à éliminer. La presse a mis le point sur plusieurs zones floues qui suggèrent qu’il y existe un lien direct entre ces crimes et des personnalités haut placées dans les organes institutionnels.
L’enquête est d’une extrême lenteur et malgré la création d’une commission d’enquête au sein du parlement les choses n’ont guère avancé.
Mais cela ne change pas les pratiques de dissuasion du régime iranien. En mars 2000, Saeed Hajarian, journaliste et conseiller du président Khatami, échappe de peu à une tentative d’assassinat en plein jour. L’homme qui lui a tiré dessus s’enfuit avec son complice sur une moto de la police nationale. Il sera arrêté et condamné à huit clos, dans une curieuse précipitation, à 15 ans de prison et ses complices à des peines moins longues. La population grogne sa colère du fait que les cerveaux de l’affaire n’ont pas été inquiétés.
La pression sur les journalistes se fait enfin par des mauvais traitements subis lors d’interrogatoires et d’emprisonnement contraires à la Constitution iranienne, mais aussi à toutes les conventions internationales dont l’Iran est signataires. Le cas de Siamak Pourzand est à ce titre exemplaire. Hostile au pouvoir en place, il avait rédigé de nombreux articles et collaboré à des émissions de radio libre de la diaspora. Il était également directeur du Centre culturel de Téhéran. Il a été arrêté le 24 novembre 2001 et condamné en mai 2002 à onze ans de prison pour « action contre la sécurité de l’Etat par ses liens avec les monarchistes et les contre révolutionnaires » et le fait de « susciter la désillusion au sein de la jeunesse ». Cet homme âgé de 72 ans avait fait des aveux télévisés en avril 2002, suite à de nombreuses heures d’interrogatoire et d’isolement. Le même mois il a eu une crise cardiaque et a été privé des soins médicaux nécessaires. Suite à l’étalage de l’affaire par les organismes de protection des droits de l’Homme et la presse, il a été remis en liberté provisoire en décembre 2002.
Enfin, il n’existe aucun acteur oeuvrant pour la liberté de la presse et la liberté d’expression, qui soit épargné par la répression des conservateurs. En 2000, le Représentant spécial des Nations Unis a déclaré dans son rapport sur la situation des droits de l’Homme en Iran, que l’indépendance du barreau est sérieusement remise en cause par les institutions dirigeantes. Il n’hésite pas à qualifier à juste titre la détention des avocats d’« actes d’intimidation ».
En août 2002, Mohamad Ali Dadkhah et Abdolfattah Soltani, deux avocats qui avaient défendu des personnes poursuivies pour avoir exercé leur liberté d’expression et d’association, ont été inculpé à des peines leur interdisant d’exercer ainsi qu’à des peines d’emprisonnement. Ils ont fait appel de cette décision. Ce procès va à l’encontre des règles régissant la profession d’avocat, mais n’est pas le premier du genre.
L’étouffement de tous les moyens légaux d’aboutir à la liberté d’expression et d’opinion n’a pas affaibli le désir de la population de poursuivre sa marche vers la démocratie. En Iran à chaque fois qu’un journal est interdit la même équipe crée deux autres revues. Et à chaque fois que les lecteurs voit une affaire de fermeture de journal, ils en achètent encore plus. La résistance prend des formes parfois arrogantes. Ainsi un journal intitulé « Norouz » (nouvel an) ayant été interdit par le tribunal de presse, renaît avec le même personnel sous le nom « Rouz é No » (nouveau jour)…
II/ Passage d’un instrument de propagande étatique à un espace de contestation sociale et politique :
L’évolution de la presse écrite est le reflet de la démarche iranienne vers la démocratie. C’est la conséquence de l’éveil de la société civile. La presse c’est le lieu de toute la dynamique sociale et politique, le miroir de la vie et du débat. Qu’il soit idéologique ou plus humainement social la possibilité de débattre est un gage de l’existence d’une forme de liberté de penser.
Aujourd’hui l’acte de démonstration de citoyenneté c’est le fait d’acheter un journal. Montrer dans quel camp on se trouve, malgré les risques.
A-Contrôle des médias : enjeu majeur de la lutte pour le pouvoir
On a pu constater qu’à une légalité rigide et oppressive d’un Etat autocratique répond une conscience civile en perpétuelle contestation.
La lutte se situe dans l’optique de détenir le pouvoir, avec d’un côté les autorités qui veulent le préserver, et de l’autre le peuple qui veut l’acquérir. Cette dialectique conduit chaque acteur à confirmer son opinion mais surtout tenter d’y faire adhérer le plus grand nombre. En effet, la victoire sera celle du plus fort qu’il soit le plus apprécié ou le plus craint.
Un autre phénomène est paradoxal, dans une société ou le pouvoir patriarcal et le pouvoir autocratique sont les seuls reconnus, la société civile d’aujourd’hui tend à affirmer le droit et la liberté de chaque individu.
L’évolution et la nouveauté se situent non seulement au niveau de l’élite religieuse ou laïque mais aussi sont élargi à un cercle plus grand ou chaque individu veut être entendu : l’esprit critique n’a pas de frontière, ni social, ni pécuniaire, ni géographique.
« L’islam auquel nous nous référons n’est pas un islam répressif vis à vis de la pensée d’opposition, mais un islam fondé sur la logique de l’argumentation. Nous ne pouvons pas dire aux autres : attendez que nous trouvions des réponses à vos interrogations, et en attendant ne réfléchissez pas. Nos interlocuteurs sont des jeunes qui connaîtront le monde, que nous le voulions ou non. Nous devons nous efforcer de donner à notre société les moyens de faire face aux autres dans la confrontation mondiale des idées. Aucun pays n’a intérêt à transformer les débats en conflits politiques. »
C’est ainsi que la presse est devenue depuis une quinzaine d’années un instrument de lutte idéologique, et le théâtre d’une remise en question de la légitimité de l’Etat.
Un groupe d’intellectuels, de journalistes et d’écrivains réunis lors d’une conférence avaient clairement exprimé la pensée générale : « Si la religion est sacrée, la pensée humaine ne l’est pas. » C’est ainsi que le droit du peuple de ne pas accepter le Velayat é Faquih est possible. L’existence même du Débat est intrinsèque, puisque l’uniformité dans la pensée critique ne peut être.
Le premier évènement majeur dans l’ascension de la presse écrite a eu lieu en 1989, lorsque Mohamad Khatami alors ministre de la culture a crée au sein du ministère de la Culture et de l’Orientation Islamique, « un Centre d’études et de recherches sur les médias ». Cela permit le développement de la presse et l’apparition de nombreux titres et des magazines spécialisés.
C’est dans cette période qu’apparaissent les journaux « Adineh », « Soroush », ou encore le très célèbre « Kiân ». Qu’il s’agisse de publications littéraires, scientifiques ou sociologiques, tous abordent les même sujets. Tandis que les extraits d’écrits de Virginia Wolf et de Salman Rushdie se vendent jusqu’à épuisement des stocks, les écrits des intellectuels iraniens de tout bord attirent l’attention du plus grand nombre malgré leur complexité.
Le journal « Kiân » sera dans ce domaine particulièrement apprécié, puisqu’il joint le débat sur l’idéologisation de l’Islam à une réflexion critique sur la possibilité de mise en place d’une démocratie islamique. Dans ces colonnes les écrits se répondent, s’infirment, s’exaltent sur les notions de sciences politiques certes mais surtout sur fonds de réalité étatique.
Soroush y écrit un texte particulièrement important intitulé « Farbeh-tar az ideoloji », (la religion plus massive encore que l’idéologie). C’est un résumé d’un discours qu’il avait prononcé en juin 1992. Il y dénonce l’idéologie religieuse comme un « fléau » et considère « qu’aucune idéologie n’est réformable » et que le penseur qui entreprend l’idéologisation d’une religion crée en fait « un lieu de l’exécution de la pensée religieuse et rien d’autre » .
C’est ainsi que tous les numéros du journal vont être le lieu d’une profusion d’idées, de critiques, et de controverses sur des sujets préjudiciables à l’ordre théocratique en place. Tous les sujets mettent en avant le lien entre l’Etat, la religion, le changement social et la modernité. C’est un véritable raz de marée contre le pouvoir autocratique, avec des titres d’articles qui à eux seuls défient le pouvoir de Khamenei. Pour exemple nous citerons les titres suivants : « Permanence et changement dans la pensée religieuse », « Légitimité suprématie et représentation », « Pourquoi il faut critiquer la pensée religieuse »…
Nous avons vu que la société civile s’était retrouvée et avait entrepris de se faire entendre. Au sein de celle-ci il y a évidemment un grand nombre de personnes qui ont contribué à faire la révolution contre l’oppression du Shah. Qu’il s’agisse de nationalistes ou de religieux, d’intellectuels laïcs ou de simples citoyens, beaucoup d’entre eux et notamment les révolutionnaires les plus célèbres sont aujourd’hui à la tête de la presse écrite. Ils estiment qu’il faut remettre le système en cause afin de pouvoir aboutir à un modèle iranien, adapté à l’identité du pays certes, mais aussi compatible avec les fondements de la démocratie.
Leur présence au sein du « quatrième pouvoir » et non dans les organes étatiques est un acte politique intéressant, puisqu’il démontre clairement que ceux qui veulent remettre en question le pouvoir en Iran, ne sont pas admis dans les cercles de l’autorité.
Aujourd’hui, c’est au sein des journaux que le débat a pris place. Il ne s’agit plus de dénigrer l’autre parce qu’il pense différemment, mais de débattre avec lui, tout en intégrant le concept de respect de son opinion.
D’autres phénomènes sociaux et politiques ont aussi contribués à l’évolution de la presse écrite. Le plus remarquable est certes l’évolution du taux d’alphabétisation qui en moins d’un siècle a vu une population à très forte majorité illettrée( 90% en 1930), s’instruire grâce aux programme d’alphabétisation entrepris par les différents pouvoirs. Aujourd’hui prés de 80% de la population sait lire , ce qui explique l’intérêt croissant pour la presse écrite.
D’un autre côté les autres sources de médias sont entièrement contrôlées par le pouvoir en place, et sont avant tout vouées à la propagande de l’Etat. La presse écrite des conservateurs dispose de moyens très modernes, mais le personnel n’a souvent aucune qualification si ce n’est d’être à la solde du régime. Les deux quotidiens les plus importants du camp conservateur sont "Keyhan" et "Ettélaat". Tous deux appartiennent à la Fondation des Déshérités .
Les attaques et la guerre entre conservateurs et réformateurs se passent aujourd’hui en public et par presse interposée. Mais les méthodes des conservateurs restent la diffamation à outrance, et consiste souvent à des plaidoyers moralisateurs mettant en garde les infidèles .
En ce qui concerne les médias étrangers ou les médias de la diaspora iranienne, force est de constater qu’ils n’assouvissent pas le besoin d’expression de la population, même s’ils permettent d’ouvrir une fenêtre vers l’extérieur.
Dans le cas des moyens d’information de la diaspora, les données ont évoluées dans une nouvelle direction. Alors qu’il y a une dizaine d’années ils étaient appréciés, aujourd’hui c’est plutôt la diaspora qui s’intéresse à la presse iranienne de l’intérieur ; cette nouvelle presse écrite de qualité, correspond mieux à la réalité politique et sociale du pays. Si à l’intérieur c’est surtout un moyen d’expression, pour les Iraniens de l’étranger elle représente une source d’information.
B-Presse écrite : rôle d’information et d’organisation des masses
En moins de dix ans, l’opinion a pris le dessus sur l’information pure. On peut voir dans l’évolution de la presse en Iran un tournant pendant lequel les gens ont commencé à faire un bilan de ce que la révolution a changé dans leur quotidien. Le processus a été long si l’on considère que la presse écrite iranienne existe depuis deux cents ans, mais en réalité la presse telle que nous la connaissons en France aujourd’hui date du début de la révolution. La différence primordiale est qu’en Europe la presse s’est forgée en même temps que la démocratie, tandis qu’en Iran elle évolue au rythme des autocraties.
Nous pouvons donc découper ce processus en trois étapes. La première va de 1979 à 1988, avec une forte répression de la presse et son instrumentalisation par le pouvoir. Durant cette période un autre événement, la guerre avec l’Irak va cantonner la société civile dans un consensus nationaliste et patriotique, ou tout le monde défend son pays contre l’ennemi. Enfin il faut souligner que la très forte répression et les moyens d’instauration du pouvoir par la terreur, conduisant à l’élimination systématique de toute opposition ont instauré un climat de peur et de soumission, qui freine toute notion de liberté quelle qu’elle soit.
Puis une deuxième période allant de 1989 à 1996, marque le réveil d’une société civile qui se découvre et s’interroge sur son identité, sur les limites qu’elle veut imposer aux valeurs islamiques révolutionnaires dans son quotidien et dans son avenir.
Enfin de 1997, année de l’élection du président Khatami, à nos jours. Durant cette période les moments de tension sont aussi intenses que les désillusions sont grandes. En effet, la campagne s’est déroulée sur un projet populaire qui était la liberté d’expression, mais s’est achevée sur une pluie de lois et de mesures restrictives à l’égard de toutes les libertés et au mépris des droits de l’Homme.
Malgré tout, la presse est devenue un acteur social et politique de premier ordre. Elle a permis l’organisation et le développement de groupes de pression. C’est notamment le cas de la presse féminine ou des publications des étudiants au sein des associations universitaires.
Les jeunes se sont particulièrement bien intégrés dans la profession, c’est une donnée qui tient à la fois au pourcentage de la jeunesse parmi la population active, mais aussi au fait qu’ils n’ont pas d’antécédents politiques contrairement à leurs aînés. Leur contribution a été particulièrement intéressante en matière de photographie et de graphisme, puisqu’ils ont su redonner de la vie et de la gaieté dans une société ou les seules images de couleur avaient pour muse le sang et la mort. L’aspect psychologique s’est conjugué à leur désir d’informer sur les réalités, en prenant parfois de très grands risques. Les émeutes étudiantes de juillet 1999, ont été l’occasion pour les jeunes journalistes et reporters de montrer leur talent et leur ambition.
De même, la presse a su durant les attaques de l’Université de Téhéran par la milice et l’emprisonnement de nombreux étudiants, avoir un rôle dénonciateur face aux conditions de détention. Les lettres d’étudiants emprisonnés ont été publiées dans de nombreux quotidiens et périodiques. Elles faisaient état de traitements inhumains dont la torture que le régime a longtemps niée.
La presse féminine est un autre modèle de réussite sociale. Parmi la dizaine de revues spécialisées nous citerons "Gens é dovom"(le deuxième sexe) et "Zanan" (Femmes). Leur but premier est d’informer sur la situation de la femme, tout en lui donnant les clés pour une réflexion personnelle, mais aussi de les éclairer sur les moyens de réclamer leurs droits. En effet, plusieurs avocats de renom écrivent des rubriques consacrées aux procédures et possibilités pour les femmes de se défendre.
D’autres sujets plus proche de la religion et du poids des traditions sont évoqués. La place de la femme et le respect de ses droits et de sa dignité, le débat sur le refus du Conseil des Gardiens de valider la candidature d’une femme aux élections présidentielles sont autant de sujets intéressants qui figurent dans ces magasines. D’ailleurs leur succès tient aussi au fait que de nombreux hommes les lisent. Enfin, l’organisation des femmes en groupes de pression a permis la naissance de plusieurs tendances, comme les féministes laïcs ou les féministes religieuses…
Le succès de la presse écrite n’est pas seulement le fruit de la lutte politique. Elle a permis l’accès à la connaissance pour de nombreuses personnes qui grâce aux magazines ont pu trouver des réponses à des interrogations aussi diverses que l’astronomie, ou encore sur des sujets jusque là tabous comme le suicide ou le fléau de la drogue.
Il ne serait pas exact de dire que ces sujets étaient méconnus. Mais leur apparition dans les magasines procède d’une démarche informationnelle, alors qu’auparavant il s’agissait surtout de considérations moralisatrices tendant à infliger les personnes concernées et non à inciter la prise de conscience.
La presse c’est le lieu ou l’on donne publiquement la parole aux citoyens, ou chacun peut exprimer son malaise au quotidien devant les mesures répressives et parfois à la limite du ridicule qu’imposent les autorités. C’est l’arme ou le remède du peuple.
Un journal progressiste « Toûs », a publié une lettre d’un lycéen : « je suis en classe de première. La semaine dernière, un avion est passé au-dessus du lycée ; L’un des élèves a dit : C’est celui de M.Rafsandjani(ex-président de la République) qui va à Téhéran. » Notre professeur a répliqué : « Pas de débat politique en classe ! »
D’autres ont pu voir leurs droits défendus et leurs soucis considérés du fait du travail des journaux qui ont soulevé les interrogations quant au devenir des travailleurs dans un contexte économique ou le chômage sévit. La reconnaissance par la presse et la divulgation des maux de la société a été une des raisons centrales de sa légitimation en tant que porte-parole par le peuple iranien. C’est ainsi que le fossé entre les tenants du pouvoir étatique et le peuple s’est matérialisé au fil des mots.
Ce qui constituait l’espace d’expression et de connaissances, est devenu par sa fonction le socle de la contestation. C’est une maturation de la société civile, qui a ressenti le besoin de comprendre de faire le bilan pour pouvoir avancer…la marche inéluctable vers la démocratie a commencé.
Un autre élément est très représentatif de cette naissance de citoyenneté active. La pénétration, du fait de la modernisation des systèmes de communication, des médias occidentaux, a eu un double effet. D’un côté la population a pu voir des images, et avoir un avant goût de la vie en démocratie, à travers les chaînes occidentales. Malgré les facteurs de tensions sociales que ces images ont provoqués, l’idée principale se résume à « je veux être aussi libre que l’autre ». Cette ouverture vers la connaissance du monde extérieure, loin d’être une découverte a été l’occasion pour les Iraniens de se rappeler ce pourquoi ils avaient fait la révolution.
La deuxième tendance à la vue de ces images, a été de constater que les médias et les émissions étrangères n’étaient pas assez proches de l’identité iranienne et ne pouvaient donc constituer un modèle. Enfin, ces médias étrangers donnaient certes des informations mais ne laissaient pas de place à l’expression des iraniens et à l’élaboration d’une critique à l’égard des événements et de la société en général.
Ce qui se dégage de l’ensemble de cet engagement national c’est la volonté de réformer les institutions par des voies légales et relevant de la liberté et des droits fondamentaux auxquels aspirent tous les Hommes.
En automne 2002, deux projets de loi ont été adoptés par le parlement. Le premier visait à permettre au Président de la République d’utiliser ses prérogatives, qui consistent à veiller au respect de la Constitution. Parmi celle-ci figure la possibilité d’annuler une décision de justice si elle n’est pas conforme à la constitution.
Mais à la fin du mois de mai 2003, le Conseil des Gardiens a refusé de ratifier ce texte. Ce refus a été suivi par l’envoie d’une lettre écrite par 130 parlementaires, et adressée au Guide Suprême. Elle stipulait qu’en tant qu’organe élu par le peuple iranien, le parlement ne pouvait plus accepter le régime d’obstacles et d’entraves élus par les organes non élus. Ils rétorquaient que seul un régime démocratique pouvait sortir le pays de la crise politique et économique qu’il endure depuis déjà trop longtemps.
Deux jours plus tard, n’ayant pas eu de réponse, deux cents députés menacent de démissionner, tandis que 24 associations d’étudiants envoient à leur tour une lettre à Ali Khamenei, lui exprimant leur « ras le bol », d’un régime autoritaire et illégitime(car non approuvé par le peuple). Ils précisaient que bien qu’ils aient toujours défendu leur patrie contre tout envahisseur, ils seraient aujourd’hui prêts à accueillir toute force étrangère du moment qu’elle leur accorde quelques libertés et l’espoir d’une démocratie. Ce message ne souffre aucune ambiguïté compte tenu du contexte international.
Dans le même temps, les menaces américaines sur l’Iran, l’un des Etats intégrés dans l’Axe du Mal, se font plus pressantes. Le jour suivant la lettre des étudiants, le mardi 27 mai 2003, une réunion du Pentagone portait sur les actions possibles à l’encontre de l’Iran, soupçonné de posséder des armes de destruction massive, et d’être de connivence avec le réseau Al Qaida.
Finalement, la tension baisse toujours de la même manière. Les Etats Unis obtiennent l’accord des iraniens pour l’envoi d’inspecteurs. Washington nie les évènements internes, tandis que le jeudi 29 mai 2003, le Guide fait une déclaration virulente, condamnant les « ennemis de l’Islam… ».
L’objet de cette étude devait avant tout permettre de pallier un manque informationnel sur la lutte de la population iranienne pour la démocratie. En ces temps ou l’Occident civilisé mené par le président Bush « démocratise » le monde, et fait la guerre au terrorisme et aux armes de destruction massive, il semble nécessaire de montrer que l’alternative au conflit et à l’obscurantisme existe partout ou règne les dictatures. Nos gouvernements et médias n’ont, peut être, pas les moyens, ni le dessein de libérer les populations en détresse, mais ils ont certainement la possibilité d’informer les gens sur la réalité de société civiles qui s’organisent partout dans le monde afin d’acquérir leur liberté d’être et de pensée.
L’Iran est un pays mal connu. Il est difficile pour un occidental de ne pas voir l’image d’un pays fermé. Depuis quelques années les rapports entre l’Iran et l’Union européenne sont meilleurs ; « le dialogue critique » instauré par l’Union a permis une approche positive du pays notamment dans les médias européens. Ce qui paraît curieux c’est que l’on entend souvent l’idée selon laquelle l’Iran s’ouvre au monde extérieur, mais il est rarement reconnu et souligné que depuis peu le monde a bien voulu aussi ouvrir les yeux sur la réalité iranienne : celle d’un pays en quête d’une identité laïque ou la liberté d’expression n’a jamais cessé d’être un combat.
Bibliographie
Ouvrages :
La peine de mort dans le monde, quand l’Etat assassine, Amnesty international, les éditions Amnesty International, 21 mars 1989
Enseignement et changements sociaux en Iran du VIIème au XXème siècle, Ehsan Naraghi, éditions de la Maison des sciences de l’homme, octobre 1992
Le regard mutilé, Daryush Shayeghan, éditions de l’aube, septembre 1996
Les femmes en Iran : pressions sociales et stratégies identitaires, Nouchine Yavari-d’Hellencourt, éditions L’Harmattan, février 1998
Iran :Comment sortir d’une révolution religieuse, Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, éditions du Seuil, mai 1999
Médias, pouvoir et société civile en Iran, Sepideh Farkhondeh, éditions L’Harmattan, collection Comprendre le Moyen Orient, 2001
Jeunesse d’Iran, : les voix du changement, dirigé par Delphine Minoui, éditions Autrement- collection Monde HS n° 126, 2001
Revue spécialisée :
Médias d’Iran et d’Asie Centrale, Cahiers d’études sur la Méditerrannée oriental et le monde turco-iranien, CEMOTI, n° 20, juillet-décembre 1995
Sources officielles :
Rapport sur la Situation des droits de l’homme en République islamique d’Iran, 55ème session de l’Assemblée générale, A/55/363
Rapport sur la Situation des droits de l’homme en République islamique d’Iran, 56ème session de l’Assemblée générale, A/56/278 Sites Internet :
www.rsf.fr Communiqué du 07/01/2003 : Un nouveau journaliste arrêté et trois autres en procès Communiqué du 13/01/2003 : Deux nouveaux journalistes arrêtés et deux journaux fermés Communiqué du Rapport annuel 2002, du 23/04/2002 : Quatre journalistes interpellés
Communiqué du Rapport annuel 2003 www.amnestyinternational.fr Extrait du rapport annuel 2003
www.courrierinternational.com Dossier du 17 février 2000, sur le quotidien « Mosharekat »
www.lemonde.fr Article intitulé : « La presse en Iran et les ruses du progrès », du 06 /06 /2001
www.liberation.fr Article de Jean-Pierre Perrin intitulé : « Un sondage déclenche l’ire des conservateurs en Iran » du 06/11/2002



