Le retour de l’ex-roi Shah Shoja à Kaboul
Le 6 Août 1839, l’ancien roi Shah Shoja arriva à Kaboul dans les fourgons de l’armée britannique. Un affront que ses compatriotes, fiers et impétueux, ne lui pardonneront jamais, d’autant plus qu’il usurpait le trône d’un souverain aussi populaire que Dost Mohammad Khan. Quelques jours plus tard, l’ancien roi déchu put remonter sur le trône qu’il avait quitté trente ans auparavant. Mais l’accueil que reçut le nouveau monarque fut encore plus glacial que celui de Kandahâr. Il parut alors évident aux Anglais que tout l’or de la couronne ne pourrait suffire pour faire admettre leur protégé dans l’estime des Afghans.
Macnaghten fut chargé de conseiller le roi, et pour cette mission, il fut assisté par Alexander Burns. Mais en réalité, le véritable détenteur du pouvoir était Macnaghten qui cumulait les fonctions de ministre de l’intérieur et des finances, le pantin Shah Shoja se contentant d’écouter les doléances de ses sujets.
Nawab Zaman Khan, le neveu de Dost Mohammad, ainsi que Mohammad Usman Khan se virent confier des pouvoirs importants, tandis qu’Abdul Sidiq Khan, un ancien compagnon de route de Shoja, fut nommé gouverneur de Kaboul.
Pour Londres, l’affaire était entendue. L’Afghanistan allait devenir une annexe de son empire des Indes. Mais malheureusement pour eux, ils s’aperçurent très vite que le pouvoir de décision de Shah Shoja ne dépassait pas les zones sous contrôle anglais. Pour les envahisseurs, il devint claire que le règne de ce roi fantoche dépendrait entièrement de leur soutien militaire afin d’écraser les révoltes, ainsi que de leurs fonds pour acheter le soutien des chefs tribaux. De ce fait, alors que le retour au trône de Shah Shoja devait être normalement suivi par le départ des anglais, des garnisons furent établies à Jalalabad, Ghaznî, Kandahâr et Kaboul, étant évident que Shah Shoja, âgé alors de soixante ans, ne pourrait se maintenir au pouvoir sans la protection de ses alliés, du moins pendant les premiers mois de son règne.
L’organisation des forces d’occupation à Kaboul
Dans la capitale, les forces armées étaient dirigées par le Général Elphinstone. L’armée anglaise occupa dans un premier temps le fort de Bala Hissar. La ville de Kaboul étant calme, il ne fallut pas longtemps pour que le Général Kean décide de retourner avec une partie de ses troupes en Inde. Shah Shoja était soucieux de son image auprès de ses sujets et c’est à sa demande que les Britanniques déménagèrent leur camp de la citadelle de Bala Hissar pour un cantonnement situé dans la plaine de Bimarou, située non loin de Kaboul. Macnaghten y résida, quant à Alexander Burnes, il préféra vivre en dehors du campement et choisit pour cela une résidence près du bazar de Kaboul. Un détail qui jouera plus tard un rôle important fut l’erreur anglaise de construire la réserve de nourriture en dehors du périmètre du campement. De plus la plaine, qu’il avait choisi, était très difficile à défendre en cas d’attaque. Ceci est le genre d’erreurs commises par toute armée qui se comporte avec condescendance envers les populations qu’elles occupent. Pensant être nettement supérieurs militairement aux Afghans, les Anglais furent les responsables de leur propre débâcle. Ils n’avaient pas pris en compte que les Afghans étaient des gens fiers, très épris de liberté et surtout que la mort ne les effrayait pas. En Afghanistan, mourir sur le champ de bataille en combattant contre les ennemis de la foi est un honneur. Les Anglais agissaient par rapport à leur expérience de l’Inde où ils avaient pu assez facilement prendre le contrôle du pays mais la situation en Afghanistan était bien différente et les mentalités toutes autres. En outre, l’opposition contre la marionnette des Anglais avait commencé aussitôt son installation au pouvoir. En effet dès son retour de Bokhara, au Printemps 1840, Dost Mohammad organisa la résistance. Il se trouvait au Nord entouré de ses fidèles, et il tentait de réunir une nouvelle armée. En Septembre, il tenta une offensive dans les environs de Bamiyan, mais ne disposant pas d’artillerie, il fut défait.
La vie à Kaboul

- Vue panoramique de la ville de Kaboul, entourée par les fortifications de la citadelle de Bala Hissar. A la demande de Shah Shoja, les Anglais ne s’établirent pas dans la ville même, mais dans la plaine proche de Bimarou
Au début, la vie était douce à Kaboul pour les Anglais, la nourriture était abondante et les négociants désireux de faire des affaires avec les nouveaux venus. Quelques officiers firent même venir leurs femmes et leurs enfants.
A côté de cela, la vie des Afghans dans Kaboul occupée n’était pas aussi idyllique. Comme il fréquent en temps de guerre, de nombreuses femmes afghanes furent offensées par les troupes anglaises. Notamment, Burnes eut un comportement très déplacé par rapport au rôle qu’il occupait. Il était de notoriété publique que sa maison, située en pleine ville, était le lieu de toutes les débauches.
Dans un pays comme l’Afghanistan où l’honneur de la femme et celui de la famille sont intimement liés, ces actes jouèrent un rôle prépondérant dans le mécontentement grandissant parmi les Afghans envers Shah Shoja mais surtout envers les Anglais.
Un calme trompeur
Mais pendant un moment, encore, les choses semblaient bien se dérouler sur le plan militaire. Quelques tribus furent achetées, d’autres écrasées par des expéditions punitives. Mais la grande surprise fut la rémission de Dost Mohammad, en Novembre 1840, après la capture de sa famille. Il fut alors envoyé en exil dans la ville indienne de Calcutta. Son fils, Mohammad Akbar Khan, prit alors la tête de la résistance. Ce dernier, bien qu’âgé que de vingt-quatre ans, avait déjà fait la preuve de sa grande valeur au combat en écrasant les Sikhs à Jamrud et en tuant au passage leur grand général Hari Sing Marwa. Le nouveau chef organisa de façon plus efficace la résistance. De nombreuses opérations furent lancées contre les caravanes d’approvisionnement anglaises et des escarmouches eurent lieu plus régulièrement au passage des patrouilles anglaises. La révolte grondait donc. De nombreux officiers anglais tentèrent d’en informer le commandement de Kaboul, mais ils ne furent pas écoutés. Dans la capitale, de même façon, les choses allaient mal, maintenant. Les prix avaient fortement augmenté avec l’arrivée de ces nouveaux acheteurs fortunés et, de son côté, Shah Shoja ne parvint pas à obtenir le soutien des chefs tribaux. En effet les hommes de mains de ces derniers avaient été réquisitionnés et de plus les milices féodales avaient été interdites, ce qui n’était pas pour leur plaire. L’attitude de Macnaghten, tendant à concentrer entre ses mains les pouvoirs exercés naguère par les chefs de tribu, n’arrangèrent pas les choses et au contraire elle détourna ces derniers de Shah Shoja, qu’ils accusèrent dorénavant de complicité avec les infidèles. Même la reddition et la déportation de Dost Mohammad ne réussit pas à ébranler leur volonté de secouer l’autorité de l’occupant. Les seigneurs féodaux avaient compris que le fait de soutenir ce « roi poupée des Anglais » aurait pu être fatal à leur pouvoir et également à terme à l’indépendance nationale.
A l’intérieur même du clan de Shah Shoja des fissures apparurent au grand jour. Son fils Fath Jang, le gouverneur de Kandahâr, n’était plus disposé à obéir aux ordres de ses conseillers anglais et il commença ouvertement à encourager son père à demander aux Anglais de quitter le pays. De même le gouverneur de Kaboul, Abdul Sidiq Khan, essayait depuis quelques temps d’influer sur le roi afin qu’il prenne des distances avec les forces d’occupation. Sidiq Khan savait que le peuple ne supportait plus de vivre sous le joug des infidèles et qu’il était préférable pour le monarque de se démarquer des exactions commises par les Anglais. Mais une fois encore, le malheureux Shah Shoja n’eut pas son mot à dire et sous la pression de Macnaghten il fut contraint de démettre son fils Fath Jang de la gouvernance de Kandahâr et de remplacer son plus proche conseiller, Abdul Sidiq Khan, par Mohammad Usman Khan. Les Anglais réussirent ainsi à écarter les véritables patriotes afghans pour les remplacer par des arrivistes, n’ayant aucun scrupule à vendre leur pays aux étrangers, pour peu qu’il obtienne le pouvoir.


