L’échec de la politique anglaise en Afghanistan


La difficile recherche d’un souverain pour Kaboul

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© Photothèque personnnelle

Fort de Sherpour, non loin de Kaboul, où les Anglais se retranchèrent après avoir échoués à mettre un terme aux actions de la résistance afghane.

Il revenait au résident britannique de Kaboul, Sir Lepel Griffin, de trouver un homme, acceptable à la fois par les Anglais et les Afghans, et dont la stature et l’autorité permettraient de rétablir un pouvoir fort à l’intérieur de la seconde future entité afghane, la principauté de Kaboul. Mais après quelques vaines semaines passées à tenter de mettre en application leur plan, les Anglais prirent conscience de la réalité de la situation : les Afghans n’étaient nullement décidés à accepter sans réagir les conditions dictées autoritairement par les diplomates britanniques au sujet de la politique intérieure afghane.

Ainsi, dans la capitale, les tentatives de Sir Lepel Griffin d’établir sur le trône un candidat de son choix furent vouées à l’échec.

A Kandahâr, le pouvoir de décision de la marionnette des Anglais, Sardar Shir Ali, ne s’exerçait pas au-delà des zones sous occupation anglaise. Notamment, il ne pouvait lever des impôts ailleurs qu’à Kandahâr et quelques villages proches. Dans le reste des territoires que les Anglais lui avait attribué, il n’avait véritablement aucune influence et encore pire pour les Anglais, à l’Ouest de la « principauté de Kandahar », le pouvoir était en fait entre les mains du turbulent gouverneur d’Hérât, Sardar Ayoub Khan, frère de l’ex-émir en exil Yakoub Khan. Ayoub Khan était bien décidé à faire valoir ses droits sur la couronne afghane. Malheureusement pour lui, il n’avait pas les faveurs de Roberts, car aux yeux du vieux Général, le gouverneur d’Hérât était trop compromis par les critiques acerbes qu’il avait adressées à son frère quant à son alliance avec les infidèles anglais lors de la signature du traité de Gandamak. Pour les Anglais, il était nullement concevable qu’un tel homme, qui avait montré à l’époque aussi peu d’entrain à collaborer avec eux, puisse maintenant prétendre dans le futur à un quelconque rôle, aussi minime soit il, dans la vie politique afghane.

Il était maintenant clair à Londres que cette Seconde Guerre anglo-afghane était pour l’instant un désastre aussi bien sur le plan politique que financier, où des sommes colossales furent dépensées en vain. Les libéraux utilisèrent largement cet argument pour tenter de déstabiliser leurs adversaires conservateurs au cours des élections. Le sort de Lord Lytton et de sa politique afghane de « l’élan en avant » était plus qu’incertain. Pour tenter de dénouer la situation, Lord Roberts ouvrit des discussions avec le Parti National, mais ses membres s’obstinèrent demander le retour au pouvoir de l’ancien émir Yaqoub Khan et le retrait total des forces anglaises du sol afghan. Il était impensable aux yeux de l’orgueilleux Lord Lytton, après tellement de combats engagés et tant d’argent dépensé en vain, que l’Afghanistan revienne à laa situation d’avant l’ouverture des hostilités, ce qui aurait incontestablement constitué une cuisante défaite pour la diplomatie anglaise.

L’ultime tentative russe afin de profiter de la situation

Depuis le début de la guerre, les Russes s’étaient contentés d’observer les manœuvres anglaises, en simples spectateurs. Mais devant l’impasse de la situation des troupes anglaises, le gouverneur russe du Turkestan, le général von Kaufmann, était maintenant bien décidé à tenter de profiter de l’enlisement politique des Anglais en Afghanistan. Il disposait pour cela d’une carte secrète dont il connaissait l’extrême importance : en effet, depuis 1869, les Russes avaient accueilli au Turkestan le prince Abdul Rahman Khan, petit fils du grand émir Dost Mohammad et ennemi politique féroce de Sher Ali et de ses fils (cf. LE RETOUR DE LA GUERRE CIVILE : LES RÈGNES DES ÉMIRS SHER ALI KHAN, AFZAL KHAN ET AZAM KHAN). Le temps du retour en Afghanistan était arrivé pour leur protégé. C’est ainsi qu’en Mars 1880, après un exil de douze ans, le prince Abdul Rahman Khan, accompagné d’une centaine de cavaliers, traversa l’Amou Daria pour pénétrer sur le sol afghan, dont il était autrefois Wazir (Premier ministre). Afzal Khan, le père d’Abdul Rahman Khan, avait été gouverneur de la province de Balkh, au Nord du pays dans le Turkestan afghan. Le jeune prince, qui avait grandit dans cette région, connaissait parfaitement cette partie du royaume afghan et c’est sans peine qu’il réussit à établir son autorité dessus.

La chute de Lord Lytton, vice-roi des Indes

Un mois plus tard, en avril 1880, le général Stewart commença à déplacer une grande partie de ses forces de la ville de Kandahâr à celle de Kaboul, dans une ultime tentative de consolidation de la position militaire de la capitale. Au cours de son avancée, la nouvelle lui parvint que le paysage politique venait de changer en Grande Bretagne. En effet, les libéraux venaient de remporter les élections et ils s’étaient empressés de démettre de ses fonctions l’actuel vice-roi des Indes, Lord Lytton, afin de le remplacer par le marquis de Ripon. Par la même occasion, l’ensemble des forces anglaises déployées en Afghanistan furent placées sous le contrôle du Général Stewart.

La première décision du nouveau vice-roi des Indes fut de confirmer le résident anglais de Kaboul, Sir Lepel Griffin, dans ses fonctions. Au passage, le diplomate anglais se vit donner les pleins pouvoirs afin de dénouer la situation et ainsi permettre le repliement des forces anglaises en Inde sans que leur prestige ne soit trop écorné. Sa mission était claire, le sort de Kandahâr ayant déjà été fixé, il devait maintenant accentuer ses efforts afin de mettre la main, dans les plus brefs délais, sur un « souverain acceptable », c’est-à-dire anglophile, afin de la placer sur le trône de Kaboul. Parallèlement, les Anglais prévoyaient d’annexer quelques territoires, une fois la politique intérieure afghane de leur choix mise en place dans le pays, et ainsi quitter le territoire afghan la tête haute.

L’ouverture des pourparlers entre le résident Griffin et le prince Abdul Rahman Khan

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© Photothèque personnelle

Lepel Griffin (au centre) entouré de ses conseillers. Griffin remplaça Cavagnari à Kaboul, après l’assassinat de ce dernier. Il fut l’homme chargé de sauver la face de l’armée anglaise.

Quand Griffin fut mis au courant de l’arrivée sur le sol afghan d’un prince de sang de la stature d’Abdul Rahman Khan, il s’empressa d’envoyer un cavalier, porteur d’une lettre, à sa rencontre. Le résident britannique voulait avant tout avoir connaissance des projets de son interlocuteur et connaître sa position vis-à-vis des Russes, qui l’avaient accueilli en exil pendant plus d’une dizaine d’années. Le messager parvint dans la région du Kataghan, auprès d’Abdul Rahman Khan, le 10 Avril 1880.

Le prince afghan s‘empressa de lire le texte à voix haute devant son armée : « Mon ami Sardar Abdul Rahman Khan, je vous informe que le gouvernement britannique est heureux de savoir que vous êtes arrivé sain et sauf en Afghanistan. Nous serions heureux de savoir dans quelles conditions vous avez quitté la Russie et quels sont vos plans et vos intentions ? Par ce geste, il renforça sa légitimité auprès de ses troupes, car il était maintenant, aux yeux de ses soldats, l’homme avec qui les Anglais voulaient négocier leur départ (et donc leur défaite). Le Sardar afghan adressa en réponse aux Britanniques une missive dans laquelle il s’expliqua : « A mon grand ami Griffin Sahib, représentant de la Grande Bretagne Je suis heureux d’avoir reçu votre lettre exprimant votre joie par rapport à mon arrivée dans la province du Kataghan. Par rapport à votre question sur la façon dont j’ai quitté la Russie, je suis parti avec la permission du vice-roi, le général Von Kaufmann. Ma seule intention est d’aider ma nation dans ce moment de perplexité et de troubles. »

La position d’Abdul Rahman Khan vis-à-vis de la Russie, contentant dorénavant les Anglais, ces derniers ouvrirent des négociations avec lui quant au futur de la ville de Kaboul. Le prince afghan prit d’abord connaissance des projets anglais, mais il ne semblait pas partager le même point de vue que ses interlocuteurs. Notamment, il n’était pas disposé à laisser l’Afghanistan être scindé en deux principautés sous protectorat anglais, même s’il lui était confié le trône de Kaboul. Il s’en suivit, via un intense échange de lettres avec le résident anglais, un « marchandage » quant aux compensations britanniques à son égard. Abdul Rahman voulait obtenir le maximum de devises possibles pour permettre, une fois les troupes anglaises parties, la pacification du pays. Mais, ne voulant pas froisser les diplomates anglais, il décida de freiner ses demandes quant à la partition du pays afin de mieux concentrer ses efforts sur l’application de sa principale exigence : le retrait total des forces d’invasion anglaise du sol afghan, et ceci dans les plus brefs délais. Il pensait avoir tout le loisir de reconquérir plus tard la ville de Kandahâr, une fois les Anglais partis. Au terme de ces discussions, il obtint de la puissance occupante des armes, des munitions mais surtout une aide financière conséquente. Pour couronner les importantes avancées qui lui avaient été accordées, il réussit à obtenir le retour à la situation prévalent avant la guerre, c’est-à-dire l’absence totale de diplomate ou de soldat anglais sur le sol afghan, les intérêts de l’Angleterre devrant être représentés par un musulman indien. Tout au long de ces pourparlers, il usa de tous les subterfuges possibles pour retarder sa rencontre avec le résident Griffin. En effet, pour le Prince, tout le jeu consistait à se rapprocher de la puissance coloniale afin d’obtenir le plus de compensations possibles, sans franchir la limite qui aurait fait de lui un collaborateur à l’image de Yakoub Khan. Par un savant dosage de diplomatie et de menaces, Abdul Rahman Khan parvint à force de persuasions à apparaître aux yeux des Anglais comme un interlocuteur fiable et indispensable, alors que du côté des Afghans, il passait pour être l’homme qui pourrait fédérer les efforts afin de repousser l’envahisseur. Il gagna notamment le soutien des chefs de tribu en multipliant les appels à la résistance et en faisant dire, dans toutes les villes qu’ils traversaient, que ses troupes apportaient les armes et les munitions nécessaires pour chasser les infidèles du pays.








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