
Panorama de la ville d’Hérât, qui fut le théâtre d’une lutte acharnée entre les Afghans et les forces russo-iraniennes qui tentèrent de s’en emparer en 1837, conduisant les Anglais à s’immiscer dans la politique intérieure de l’Afghanistan
En 1835, les Anglais proposèrent une alliance à Dost Mohammad qui ne fut que trop content d’accepter. Le souverain afghan, qui ne s’était jamais résigné à l’annexion de Peshawar par les Sikhs, était dorénavant décidé à recourir à la diplomatie pour récupérer ces territoires. En effet ses opérations militaires, du fait des dissensions existant dans ses troupes, s’étant soldées tantôt par un échec, tantôt par une demi-victoire, il pensait que les Anglais seraient plus conciliants. C’est dans ce contexte qu’il demanda leur médiation afin de reprendre le contrôle de Peshawar. Mais le gouverneur général de l’Inde rétorqua que l’Angleterre ne désirait pas interférer dans les affaires des pays indépendants (ce qui est un mensonge). Déçu de l’attitude des Britanniques, qui exigeaient tout de lui mais n’offraient rien en échange, Dost Mohammad dut finalement se résigner à recevoir les avances d’une autre puissance : la Russie.
Cet acte, provoqué maladroitement par les Anglais eux-mêmes, eut des répercussions importantes : il précipita l’entrée de l’Angleterre dans le "Grand Jeu". En effet, ces derniers, inquiets de l’avancée des Russes en Asie centrale, décidèrent d’intervenir. Ils espéraient ainsi consolider la frontière nord-ouest de leur empire. C’est à ce moment qu’un ancien roi déchu refit son apparition : Shah Shoja. Ce dernier, après son échec de Kandahar, tenta d’obtenir l’assistance des Britanniques, et les évènements politiques lui permirent en fin de compte de s’assurer cet appui.
De même en Perse, l’hésitation de la Grande-Bretagne à tenir ses engagements envers les Iraniens avait jeté ce pays « pieds et poings liés dans les bras des Russes, qui ne demandaient pas mieux que de s’en servir pour promouvoir leurs intérêts en Orient aux dépens des Anglais.
En effet, après avoir obtenu la capitulation de l’Iran en 1828, le Tsar influença directement la politique extérieure iranienne. Pour faire oublier les pertes territoriales (Géorgie et Bakou) que la Russie avait fait subir à l’Iran, les Russes encouragèrent le petit-fils et successeur de Fateh Ali Shah, un jeune homme ambitieux et influençable, à faire valoir ses droits sur Hérât. L’armée iranienne, épaulée par l’armée russe, entreprit le siège de la ville afghane en 1837. Les forces afghanes, dirigées par le Wazir Yar Mohammad Khan et l’officier anglais Pottinger, repoussèrent les trois assauts de l’armée russo-iranienne, au prix du sacrifice de nombreux combattants afghans. Mais les forces russo-iraniennes restèrent stationnées aux abords de la ville.
La réaction britannique face à cette agression fut immédiate. Une phrase d’un de leurs diplomates reflète bien l’état d’esprit qui les conduisit à s’immiscer dans la politique intérieure afghane : « Si les Russes menacent les Anglais dans les Indes par leurs manœuvres en Perse, pourquoi les Anglais ne menaceraient-ils pas à leur tour les Russes par des manœuvres en Afghanistan ? ». L’Angleterre pensait qu’un souverain anglophile en Afghanistan serait à même de contrebalancer un souverain russophile en Perse. Il revint à Lord Auckland, nommé gouverneur général des Indes en 1835, de mettre en œuvre cette nouvelle politique. Dost Mohammad aurait très bien pu en être l’instrument, car il recherchait avidement l’alliance britannique pour chasser les Sikhs de Peshawar et repousser les troupes persanes, épaulées par les Russes, qui avaient entrepris le siège d’Hérât. Mais quand il sonda Lord Auckland sur une éventuelle assistance, celui-ci répondit : « Mon ami, vous devriez savoir qu’il n’est pas dans les habitudes du gouvernement britannique d’intervenir dans les affaires d’autres Etats indépendants. » En réalité, il refusait de sacrifier la solide amitié de Ranjit Singh à celle, plus aléatoire, du souverain afghan, dont les ouvertures pâtissaient au surplus de l’opposition de la plupart de ses frères. Le gouverneur général envoya néanmoins une délégation à Kaboul pour discuter avec le gouvernement afghan. Mais, comme on pouvait s’y attendre, les négociations achoppèrent sur la question de Peshawar, le représentant britannique persistant à refuser tout compromis qui eût pu offenser le Maharaja du Pendjab. Entre-temps, un émissaire russe, en provenance de Kandahâr, arriva dans la capitale afghane, et, tout naturellement, il souscrivit sans réserve aux vues de Dost Mohammad sur Peshawar.
Inutilement, car les Russes n’avaient pas les moyens de leur politique, d’autant que le 8 Septembre 1838 les Persans levèrent le siège d’Hérât et se replièrent sur leur territoire, après que les Anglais aient envoyé des navires de guerre dans le golfe persique.
Bien que cet événement rendît toute intervention anglaise en Afghanistan inutile, Lord Auckland décida néanmoins de renverser Dost Mohammad Khan et de le remplacer sur le trône de Kaboul par Shah Shoja, qui, en raison de sa dette envers la Grande-Bretagne, passait pour être l’idéal du « roi anglophile ». Le projet bénéficia de l’appui de Ranjit Singh, qui accepta d’y adhérer à condition que Shah Shoja renonçât définitivement à Peshawar, au Cachemire et aux autres territoires enlevés aux Afghans par les Sikhs.


