La légende des taliban
Selon la version officielle, le mouvement tire son origine de la madrassa du village de Singesar (district de Maywand, province de Kandahâr) où Mohammad Omar étudiait. Accompagné de 30 de ses compagnons, il décida de mettre un terme au climat d’insécurité permanent que faisaient peser dans la région les différents groupes de moudjahiddine. Seuls 14 d’entre eux (selon le Mawlawi Abdoul Hakim cité par Newsline dans l’article Here come the taliban, février 1995) étaient armés. Ils reçurent toutefois le soutien d’Hâdji Bachar, un commandant du Hezb-e Islami faction Khales de la région de Maywand, et de Ghaffar Akhoundzâdeh, l’homme fort de la province de Helmand. Il semble aussi qu’en septembre 1994, le président Rabbani ait reçu le mollah Mohammad Rabbani auquel il aurait accordé un soutien tacite et un peu d’argent, le mouvement étant vu à cette époque comme un bon moyen d’affaiblir Hekmatyar.
Le 12 octobre 1994, 200 combattants taliban répartis en trois groupes attaquèrent la ville frontalière de Spin Boldak. En l’espace de deux heures, ils chassèrent le mollah Akhtar Jan, le potentat local qui contrôlait la ville pour le compte du Hezb-e Islami. Ils ne perdirent qu’un homme contre sept tués du côté du mollah Akhtar Jan. Cette attaque aurait été, si l’on en croit des sources diplomatiques occidentales qui se sont confiées à Anthony Davis, appuyée par des tirs d’artillerie provenant du côté pakistanais de la frontière. Une aide similaire aurait permis aux troupes d’Hekmatyar de s’emparer de Spin Boldak en 1988.
A la même époque, les taliban prirent possession du dépôt d’armes du Hezb-e Islami à Pacha. Initialement stockées au Pakistan, de grandes quantités de matériel militaire furent acheminées à Pacha en 1991. Selon des sources pakistanaises, les Taliban ont mis la main sur suffisamment d’armes pour alimenter leur armée pendant des années. Néanmoins, aucune source indépendante n’a assisté à cet épisode de l’histoire des taliban. Des analystes indépendants ont affirmé que ce dépôt a été systématiquement pillé (A. Davis s’appuie sur ses entretiens avec Steve LeVine du NY Times) et que l’armement en possession des Taliban ne pouvait provenir uniquement du dépôt de Pacha.
L’annonce de la prise de Spin Boldak par un mouvement inconnu ne provoqua pas un grand émoi à Kaboul. En revanche, l’intrusion de nouveaux acteurs sur la scène afghane inquiéta les commandants qui se partageaient le pouvoir à Kandahâr, où la situation était des plus anarchiques.
Objectif Kandahâr
La principale figure était le mollah Naqib (ou Naqibôllah), le représentant du Djamiat-e Islami dans la région, qui commandait le corps d’armée de Kandahâr. La présence du Hezb-e Islami était matérialisée par Sar Kateb qui, à la fin 1994, avait été expulsé du quartier général du corps d’armée de Kandahâr par le mollah Naqib. Il avait pris ses quartiers à Bagh-e Pol, sur la route à l’ouest de la ville. Le gouverneur de la province, Gôl Aghâ Sherzaï, loyal à Pir Sâyed Ahmad Gailani, avait repris le flambeau après l’assassinat de son père. Toutefois, il n’avait pas ses qualités et s’enfuit piteusement de Kandahâr avant même l’arrivée des taliban. Enfin, dernier acteur majeur, Mansour Achakzaï, le cousin d’Esmat Achakzaï, dont les check-points entravaient la route reliant Spin Boldak à Kandahâr.
Bien que conscients que les taliban n’allaient pas s’arrêter à Spin Boldak, les commandants de Kandahâr ne parvinrent pas à s’entendre et à présenter un semblant d’unité. La situation se détériora même en dépit des tentatives de médiations menées par Ghaffar Akhoundzâdeh.
Le 29 octobre, un convoi de trente véhicules transportant des médicaments, des biens de consommation et des produits alimentaires quitta Quetta pour le Turkménistan via Kandahâr et Hérat. Accessoirement, deux agents (des colonels connus sous leurs noms de guerre d’Imam et de Gôl) de l’ISI, les services secrets pakistanais, et des commandants taliban (Borjan et Tourabi) accompagnaient le convoi qui fut arrêté par des combattants de Mansour Achakzaï à Takht-e Pol, à 35 kilomètres de Kandahâr. Celui-ci, contrairement à ses habitudes, demanda l’arrêt du soutien apporté par le Pakistan aux taliban et la liberté de circulation entre les deux pays pour ses hommes et pour ceux des commandant Amir Lalai et Ostâd Halim de l’Ittihad.
Après l’échec d’une dernière médiation par le biais d’une jirga, des renforts taliban arrivèrent du Pakistan et libérèrent le convoi le 3 novembre. Puis, renforcé par le mollah Yar Mohammad (Hezb-e Islami faction Khales) qui quitta son fief d’Arghistan avec 90 de ses combattants pour attaquer Mansour Achazaï sur ses arrières, ils se ruèrent sur Kandahâr. Les 2 500 combattants du mollah Naqib ne se battirent pas, contrairement aux hommes de Mansour Achakzaï, de Sar Kateb, d’Amir Lalai et d’Ostâd Halim qui résistèrent deux jours durant avant de s’effondrer. Selon Anthony Davis, les deux côtés perdirent une cinquantaine d’hommes.
En s’emparant de Kandahâr, les taliban complétèrent leur arsenal. Sur le tarmac de l’aéroport, ils découvrirent six Mig-21 (un seul opérationnel) et quatre hélicoptères Mi-17. Sarkateb laissa derrière lui vingt chars d’assaut et deux hélicoptères Mi-17. Des restes des armées du mollah Naqib et d’Amir Lalaï, les taliban reçurent essentiellement des véhicules blindés. Ce matériel militaire renforça le potentiel militaire des taliban dont le nombre au lendemain de la prise de Kandahâr était estimé entre 2 500 et 3 000.
La prise de la deuxième ville d’Afghanistan fut grandement facilitée par la neutralité du mollah Naqib. Des rapports indiquent que l’ISI, par l’entremise du colonel Imam, avait préparé le terrain politique en rencontrant, fin octobre ou début novembre, le mollah Naqib. Après son entrevue avec l’agent de l’ISI, il informa ses principaux lieutenants (Mohammad Khân et Moullem Akhbar) de sa décision de rendre les armes. Des proches du gouvernement Rabbani pensent que le mollah Naqib a été acheté par l’ISI. La somme d’1,5 millions de $ est régulièrement avancée. Après la victoire des taliban, le mollah Naqib se retira à Arghandâb, son district d’origine. Il convient aussi d’ajouter que le président Rabbani considérait à cette époque les taliban avec bienveillance. Il est donc possible qu’il ait appuyé la décision du mollah Naqib. En effet, selon le docteur Abdoullah, cité par Anthony Davis, Mohammad Khân demanda par radio confirmation de la décision du mollah Naqib au président Rabbani qui lui demanda d’obéir aux ordres et de collaborer avec les taliban.
Le mouvement étend son contrôle aux provinces de Zâbol, Ourouzgân et Helmand
L’objectif Kandahâr atteint, les taliban focalisèrent leur attention sur les provinces de Zâbol et d’Ourouzgân qui tombèrent dans leur escarcelle presque sans combattre. En effet, ils achetèrent des commandants locaux qui se rallièrent un à un. Le plus célèbre d’entre eux était le mollah Salam Rocketi, un chef de guerre affilié au parti de Sayyaf qui avait, au cours de l’été 1994, kidnappé deux ingénieurs chinois et neuf pakistanais qu’il voulait échanger contre des missiles sol-air Stinger saisis par les autorités pakistanaises à son domicile du Baloutchistan. En outre, les taliban possédaient quelques attaches dans la province de Zâbol où la situation sécuritaire était aussi déplorable que dans celle de Kandahâr. Le mollah Mohammad Abbas, membre fondateur des taliban et futur ministre de la santé, étudiait dans une madrassa de Qalat, chef-lieu de la province, lorsque, excédé par l’absence de sécurité et par le comportement des moudjahidine locaux, il décida de faire cause commune avec le mollah Omar et de fonder le mouvement tâleb.
La province d’Ourouzgân est, au même titre que celle de Kandahâr, le berceau des taliban. En effet, de nombreux membres fondateurs y sont nés (le mollah Mohammad Abbas, le mollah Mohammad Hassan, le futur gouverneur de le province de Kandahâr, et le mollah Tourabi, le futur ministre de la Justice, pour ne citer qu’eux) ou y ont fait un séjour (dans les années 80, la famille du mollah Omar s’installa à Tarin Kôt, chef-lieu de la province).
En revanche, les choses ne furent pas aussi simples pour les taliban dans la province d’Helmand, bastion de la famille Akhoundzadeh, un temps membre du Harakat-e Enqelab, mais, fin 1994, proche du régime Rabbani. Ghaffar Akhoundzâdeh assumait les fonctions de gouverneur depuis le décès de Rasoul, son frère aîné emporté par un cancer. En dépit de sa toute puissance, le clan Akhoundzâdeh était fragilisé par la présence dans le district de Baghrân, dans le nord de la province, d’un concurrent en la personne du rais Abdoul Wahid. Des combats meurtriers ont, au cours des années 80, jalonné les relations entre les deux clans.
Plus faible, Abdoul Wahid considéra l’arrivée des taliban à Kandahâr comme l’occasion de renverser la tendance. Il se rendit donc à Kandahâr afin de s’entretenir avec le mollah Omar et la Shoura qui dirigeait le mouvement. Il leur offrit sa loyauté et leur démontra l’importance stratégique de la province.
Les taliban envoyèrent une délégation de 60 personnes à Laskhargah afin de rencontrer Ghaffar. Les deux parties se réunirent dans la principale mosquée de la ville. La délégation taliban lui lança un ultimatum : on lui demanda en effet de se retirer dans les districts d’origine de sa famille (Mousa Qala et Kajaki).
Ghaffar, en raison du soutien qu’il avait apporté aux taliban, pensa pouvoir coexister à leurs côtés. Mais, quinze jours après la visite des taliban, il lui fut ordonné de désarmer ses troupes, ce qu’il refusa. Des combats éclatèrent alors entre les deux factions. Ghaffar et ses alliés (Abdoul Rahman Jan de Gereshk et Moallem Mir Wali, un ancien commandant de milice rallié au Hezb-e islami, et Abdoul Wahid) constituaient un sérieux challenge pour les taliban qui affrontaient pour la première fois un adversaire d’une telle envergure.
Toutefois, Ghaffar, pris en tenaille par les taliban au sud et par le raïs de Baghrân au nord, fut défait, et le district de Mousa Qala occupé à la mi-janvier. Des combats acharnés firent de décembre à janvier des centaines de victimes Ghaffar prit la fuite et rejoignit les forces d’Ismael Khân dans la province de Ghor. Les taliban continuèrent leur progression jusqu’à Delaram où ils se retrouvèrent au contact des hommes d’Ismaël Khân.
Ghazni-Wardak-Logar
A l’est, les taliban avancèrent sur Ghazni, ce qui déclencha une attaque préventive de Gôlbouddine Hekmatyar contre Qari Baba, commandant du Harakat-e Enqelab rallié au camp présidentiel qui appela les taliban à l’aide. Ceux-ci profitèrent de l’aubaine (Qari Baba avait, quelques temps plus tôt, refusé de désarmer ses troupes à la demande des taliban) pour évincer le Hezb-e Islami de la région. Ils conclurent un accord avec Qari Baba sur les mêmes bases que celui passé à Kandahâr avec le mollah Naqibôllah.
La prise de Ghazni est considérée comme un tournant dans l’avènement des taliban. En effet, Radio Kaboul, organe contrôlé par le camp présidentiel, annonça sur son antenne que les taliban étaient intervenus à Ghazni pour soutenir les forces gouvernementales. Dans les faits, les hommes de Qari Baba, encouragés par la récompense offerte par un Massoud satisfait à l’idée d’asséner à distance un coup terrible à Hekmatyar, combattirent aux côtés des taliban (Assem Akram, Histoire de la guerre d’Afghanistan, p.443.). La réponse des taliban intervint par le biais de Khairôllah Khairkhwa qui expliqua que son mouvement ne prenait pas parti dans les luttes de pouvoir qui opposaient Rabbani à Hekmatyar. Ainsi, ils se placèrent au dessus des moudjahiddine.
A la fin du mois de janvier 1995, les taliban progressèrent en direction de la province du Wardak où, une nouvelle fois, ils affrontèrent le Hezb-e Islami. La 30 janvier, des combats éclatèrent à Saydâbâd, sur la route principale. Le lendemain, le Hezb perdit 80 combattants tués au combat, et 250 faits prisonniers. En outre, les taliban s’emparèrent d’une grande quantité de matériel, dont 12 chars et lance-roquettes multiples, 3 canons D-30 de 122 mm.
Le 2 février, Saydâbâd et Shakhâbâd passaient sous leur contrôle. Le 5 février, les taliban s’attaquèrent à Maidanshar, la capitale de la province. Le 7, un assaut taliban fut repoussé par le Hezb. Ces deux jours de combats firent 200 victimes de part et d’autre. Le 8, les deux factions renforcèrent leurs positions avant l’assaut final qui se déroula dans la nuit du 9 au 10. Maidanshar était une région stratégique pour le Hezb-e Islami, mais aussi pour le Hezb-e Wahdat pour qui cette région constituait l’unique point de jonction avec le Hazaradjat. Pourtant , le Wahdat, qui contrôlait la province avec le Hezb-e Islami, ne défendit pas la ville aux côtés des hommes d’Hekmatyar.
Victorieux, les taliban se trouvaient alors à 35 kilomètres de Kaboul et ils ne comptaient pas s’arrêter en si bon chemin. Dans la journée du 10 février, ils sécurisèrent les environs de Maidanshar en évinçant le Hezb des districts de Chak (province du Wardak) et de Baraki Barak (province du Logar). Le 13, ils entrèrent dans Pol-e Alam, le chef-lieu de la province du Logar.La perte du Logar était aussi significative que celle de Ghazni. En effet, le parti d’Hekmatyar disposait d’un terrain d’aviation utilisé par les avions de Dostom pour ravitailler le Hezb-e Islami. Pour le Wahdat, la perte du Logar mettait un terme aux émissions d’une chaîne de télévision qui diffusait deux à trois heures de programmes quotidiens en direction de Kaboul. (Assem Akram, Histoire de la guerre d’Afghanistan, p.444).
Le quartier général de Gôlbouddine Hekmatyar à Charasyab, bourgade située à une vingtaine de kilomètres de Kaboul, était désormais menacé, à la fois par les taliban et par les forces gouvernementales. Le 14 février, il ordonna l’évacuation du QG qui fut transféré à Sarobi, à l’est de Kaboul. Dans la précipitation, les partisans d’Hekmatyar laissèrent derrière eux des pièces d’artillerie, dont des lance-roquettes multiples Ouragan de 200 mm, des munitions et un hélicoptère Mi-17. Jean-Pierre Perrin, grand reporter à Libération, raconte dans son livre Jours de Poussière (p219) qu’il découvrit dans le bureau d’Hekmatyar des photocopies du passeport pakistanais du leader du Hezb-e Islami.
Il relate aussi la rencontre entre les taliban et les hommes de Massoud qui arrivèrent en premier à Charasyab. Ceux-ci durent remettre leurs armes et leurs équipements militaires aux taliban sur ordre d’un Massoud soucieux de ne pas s’aliéner ces étudiants en théologie avec qui ils pensent pouvoir s’entendre. Jean-Pierre Perrin relève aussi que les talban, contrairement aux hommes de Massoud, n’ont pas pillé les locaux du Hezb-e Islami.





