La consolidation du pouvoir central de Kaboul


Ayant finalement réussi à empêcher la partition du pays, il restait à l’émir Abdul Rahman Khan à consolider les bases de l’Etat afghan. Ses objectifs étaient claires. Il voulait éradiquer l’influence tribale ancestrale et étendre l’influence du pouvoir central par le biais de la création d’une armée moderne, tout ceci dans le but de renforcer la cohésion de l’Afghanistan. Pour parvenir à ses fins, il s’attaqua d’abord aux puissantes tribus. Il mata chacune de leurs rebellions et chaque victoire sur un quelconque potentat local fut suivie d’une répression impitoyable visant à rétablir son autorité sur la région, ce qui lui valut le surnom de « l’émir de fer ».

Mais les difficultés à ce moment là étaient nombreuses. Comme le disait Abdul Rahman Khan lui-même : «  A mon arrivée au pouvoir tous les religieux, tous les chefs de tribus ou de villages se considéraient comme souverain sur leurs terres. Les mirs (titre de noblesse d’origine turque) du Turkestan, ceux du Hazarajat ou encore les chefs des tribus Ghilzaï étaient tous plus puissant que leur propre émir. »

En effet à son accession au pouvoir, la situation de l’Afghanistan était critique. Le pays avait été ravagé par l’invasion anglaise et la guerre civile qui s’en suivit ne vint pas arranger les choses.L’exemple le plus frappant et que paradoxalement, alors qu’en écartant Ayoub Khan, il était devenu maître de la totalité de l’Afghanistan, l’émir Abdul Rahman Khan ne disposait même pas d’une demeure pour lui et ses proches, les Anglais ayant fait détruire la citadelle de Bala Hissar. Le temps de construire un nouveau palais (le futur palais d’Arg), lui et ses courtisans vécurent sous des tentes ou louèrent des maisons aux habitants de la capitale.

Mais plus grave, il n’y avait plus un sou dans les caisses du pays afin de payer les soldats et les fonctionnaires. L’ancien émir Sher Ali avait fait récolter en avance les impôts sur deux années, en prévision de la guerre. En outre, les partisans d’Ayoub Khan était encore légion dans les rangs de l’armée et de l’administration.

La tentative se sécession de Maïmana

La première rébellion de taille fut celle de Maïmana en 1884. En effet le Wali de cette province, se rendant compte qu’il ne pourrait plus maintenir longtemps son indépendance, tenta de faire sécession. En réaction, deux colonnes de l’armée gouvernementales, parties respectivement de Balkh et d’Hérât, prirent en tenailles les rebelles et permirent le rattachement définitif de Maïmana à l’Afghanistan.

Le soulèvement de la tribu des Ghilzaï

De 1886 à 1887 eut lieu une rébellion autrement plus dangereuse pour l’unité afghane : la révolte des tribus Ghilzaï. Cette tribu, peut-être la plus puissante d’Afghanistan, avait profité du relâchement de l’autorité centrale sous les règnes successifs de Sher Ali et de son fils Yakoub Khan afin d’acquérir une quasi-indépendance. Ses différents chefs étaient devenus de véritables souverains à l’intérieur de l’Afghanistan. Parallèlement, de nombreux religieux Ghilzaï, farouchement anti-britanniques, étaient encore fidèles à Sardar Ayoub Khan et notamment le plus éminent d’entre eux, le Mollah Mushk-i Alam était farouchement opposé à l’émir Abdul Rahman. Mais l’événement qui fit basculer la situation fut le refus par ces tribus de s’acquitter de leurs impôts, prétextant qu’elles n’étaient pas sous l’autorité de Kaboul. La situation s’envenima rapidement et très vite les camps de l’armée nationale furent pillés et de nombreux soldats rejoignirent les mutins. L’envoi de troupes de Kaboul, et peu après la mort de Mollah Mushk-i Alam, permirent finalement de mettre un terme à cette insurrection. Il s’en suivit une répression qui visa tous les leaders de ce mouvement. Leurs terres furent confisquées, ainsi que leurs armes, ce qui fit inexorablement chuter leur pouvoir et fut donc fatal pour leur influence. Un événement à noter est que Mohammad Ayoub Khan voulut profiter de la situation, il avait quitté pour cela l’Iran, mais ne parvint pas à franchir la frontière devant l’opposition des forces gouvernementales. Ayoub Khan dut alors revenir à Meshed (ou Mashad) et se constitua prisonnier au-près du représentant britannique en Perse, le général Mac Lean. De là, il fut transféré en Inde où il finit ses jours dans la ville de Lahore.

C’est ainsi que les derniers espoirs d’Ayoub Khan et de ses partisans prirent fins.

La rébellion d’Ishak Khan en 1888

La troisième mais la plus importante guerre civile fut celle de 1888. Mohammad Ishak Khan (le fils de l’ancien émir Azam Khan), le cousin de l’émir Abdul Rahman Khan, avait été un de ceux qui l’avait accompagné dans son exil à Samarkand. Peu après le retour de l’émir en Afghanistan, il fut nommé, en récompense, vice-roi et gouverneur du Turkestan afghan.

La région du Turkestan, étant proche de la frontière russe et étant de plus la proie d’une certaine rébellion (cf. la révolte de Maïmana), Abdul Rahman Khan prit la décision de fournir à son cousin les meilleurs armes, ainsi que les meilleurs officiers. Alors que l’émir était occupé à mettre un terme aux diverses révoltes secouant le pays, Ishak Khan mit à profit ses armes ainsi qu’une partie des impôts levés dans sa province afin de préparer sa conspiration. Il bénéficia en outre du soutien de certains religieux de Mazar-i Sharif, ainsi que de l’appui de la Russie.

En juin 1888, l’émir tomba malade (il souffrait de goutte) et se retira afin de se remettre en dehors de Kaboul. La rumeur se répandit alors qu’il avait succombé à la maladie. Quand la nouvelle atteint Mazar-i Sharif, Ishak Khan s’autoproclama successeur « du défunt émir ». Sous prétexte que les Anglais auraient pu profiter de la situation afin d’envahir à nouveau le pays, Ishak Khan prit la direction de Kaboul afin d’y étendre son pouvoir. Abdul Rahman Khan réagit aussitôt en envoyant l’armée nationale, avec à sa tête le Général Ghulam Haidar Khan, contrer les insurgés, via la route de Bamiyan. Plus au nord, le gouverneur du Badakhshan reçut l’ordre de s’attaquer à Mazar-i Sharif La confrontation eut lieu le 29 septembre dans la vallée de Ghaznigak au Tashkurgan. L’armée d’Ishak Khan disposait du meilleur armement, ainsi que des meilleurs officiers. Mais à l’image d’Ayoub Khan, Mohammad Ishak Khan ne prit pas part lui-même aux hostilités, mais suivi le déroulement des combats de loin. L’affrontement fut acharné. Il y eut de nombreuses victimes, mais aucun des deux camps ne réussit à prendre le dessus sur l’autre. Tout bascula quand au moment où la balance semblait pencher en faveur d’Ishak Khan, un groupe de soldats de l’armée gouvernementale déserta et prit la direction de la colline du haut de laquelle Ishak Khan supervisait ses troupes. Pensant que son armée avait été défaite et que ces cavaliers étaient venus l’arrêter, Ishak Khan prit peur et préféra s’enfuire. Quand l’annonce se répandit que leur chef avait fui comme un lâche, les partisans d’Ishak perdirent courage et finalement les troupes de Kaboul remportèrent la bataille.

Une fois remis, l’émir se rendit lui-même au Turkestan afin de s’assurer du bon contrôle de la situation. Il en profita pour nommer le valeureux Ghulam Haidar Khan commandant en chef et gouverneur du Turkestan. Pendant ses deux années d’absence, son fils Habibullah Khan le remplaça à Kaboul.

Pour affirmer son contrôle sur la région, il fit ériger un fort à Dehdadi, non loin de Mazar-i Sharif. Un événement à noter est qu’en décembre 1888, au cours d’un défilé militaire, un soldat tira sur l’émir, mais un malheureux servant fut atteint à sa place. L’autre point important de ce séjour au Turkestan fut la naissance de ses fils Mohammad Omar et Ghulam Ali.

La révolte des Hazaras

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© Photothèque personnelle

Le Hazarajat, le pays des Hazaras, qui s’étend de Kaboul à Hérât.

Les propres mots de l’émir résument parfaitement sa pensée : « Ce fut la dernière des quatre guerres civiles qui eurent lieu durant mon règne et je considère que le prestige et la force du royaume a gagné bien plus par cette victoire que par aucune autre.

Les Hazaras, du haut des montagnes de leur fief du Hazarajat, étaient en continuel rébellion et menaçaient constamment les caravanes traversant l’Hindou Koush. A la différence des autres Afghans, ils sont de confession chiite.

Leurs terres, le Hazarajat, s’étend de Kaboul et Ghaznî, à l’est, aux confins d’Hérât, à l’ouest. Depuis des siècles, personne n’avait réussi à imposer l’ordre dans cette province, pas même les Grands Moghols.

En 1890, après l’attaque d’un détachement de soldats gouvernementaux par les tribus hazaras, trois unités militaires furent envoyées de Kaboul, Bamiyan et Hérât afin de tenter de mettre un terme à la situation régnant dans le centre du pays. Il n’était plus possible pour le souverain afghan de maintenir une telle zone de non-droit au sein de son royaume. Les chefs hazaras firent rapidement soumission. L’émir privilégia alors la diplomatie plutôt que les armes : il autorisa les insurgés à rentrer chez eux et offrit des présents à leurs chefs.

L’hiver passa dans le calme, mais dès le retour du printemps à nouveau une rébellion éclata. Leur chef était cette fois-ci un dénommé Mohammad Azim Hazara. Ce dernier avait été élevé quelques temps plus tôt au titre de Sardar par l’émir, qui l’avait au passage appointé vice-roi du Hazarajat. Cette fois-ci la situation était autrement plus compliquée, à un point tel que les insurgés réussirent à couper la route Kaboul-Kandahâr. Mais à nouveau l’armée gouvernementale réussit à mettre fin à la révolte et le traître Azim Khan fut emprisonné. Pour mener à bien cette mission, l’armée gouvernement avait bénéficié du soutien de Mohammad Hussein, un des chefs des diverses tribus hazaras. Pour le récompenser, l’émir le nomma gouverneur de la province du Hazarajat. Ce dernier, en secret, persuada les Hazaras de Behsud de se rebeller. Ils pillèrent alors la garnison de Ghaznî, emportant armes et munitions. Cet événement fut l’étincelle qui déclencha l’embrasement de tout le Hazarajat, à un point tel que même les Hazaras vivant à Kaboul s’enfuirent afin de rejoindre les leurs. Pour ajouter aux difficultés du pays, les Anglais saisirent l’occasion pour faire pression sur l’émir d’Afghanistan, en le menaçant d’envoyer le général Roberts à Kaboul, s’il s’obstinait à refuser le tracé de la frontière proposé par les Britanniques et devant définir à leur convenance les limites entre l’Afghanistan et l’Inde.

Abdul Rahman Khan se devait de réagir au plus vite. Pour cela, il ordonna au commandant en chef Ghulam Haidar Khan d’attaquer les Hazaras au Nord, une deuxième colonne partit d’Hérât, une troisième de Kandahâr et enfin une dernière de la capitale, prenant ainsi en tenaille les insurgés. De nombreux chefs pachtouns levèrent de leur côté leur propre armée afin de prêter renfort au gouvernement et faire ainsi barrage aux Chiites. Pour favoriser ce type d’initiative, l’émir Abdul Rahman Khan lança un ordre de mobilisation général : toute la population fut autorisée à prendre les armes et à défendre l’Afghanistan. L’étau se resserra autour des rebelles et leur chef Mohamamd Hussein Khan fut rapidement appréhendé, ainsi que nombre de ses comparses. Tous ces prisonniers furent ramenés à Kaboul. Les généraux de l’armée afghane furent grassement récompensés. Ainsi prit fin la dernière véritable rébellion du règne de l’émir Abdul Rahman Khan.

La politique à long terme de stabilisation de l’Afghanistan

Pour casser définitivement le pouvoir des grandes tribus pachtounes, notamment celle des Ghilzaï, sur le long terme, il adopta une politique de déplacement de certains de leurs membres, trop turbulents à ses yeux, dans les territoires du Nord, zones traditionnelles d’implantation des populations turcophones et tadjiks. Cela lui permettait d’asseoir son contrôle sur ces zones qui n’était pas à majorité pachtoune et qui avait tendance à vouloir faire sécession, et par la même occasion, il pouvait ainsi neutraliser les chefs de tribus récalcitrants, en les coupant de leurs bases. De l’autre côté, pour s’attirer les faveurs des ethnies non-pachtounes, il supprima une taxe, anciennement instituée par l’émir Sher Ali, qui leur était obligatoire et qui constituait en fait un véritable fardeau pour ces populations.

Pour conclure ces différentes actions, il neutralisa les grands chefs tribaux en créant un Conseil National, la Shoura. Le rôle de cet organe était uniquement consultatif et il n’intervenait en rien dans la prise de décision. Il avait en outre l’avantage de permettre à l’émir de garder un œil sur ses hôtes. Parallèlement à ces mesures, il contraint à l’exil un grand nombre de personnes qui aurait pu jouer un rôle déstabilisateur pour le pouvoir de Kaboul. Ces derniers étaient pour la plupart des collaborateurs avec les forces d’occupation anglaise. Les descendants d’un certains nombre d’entre eux seront amenés à jouer un rôle important dans la vie politique afghane après la mort de l’émir. Ainsi, Sardar Yahya Khan (fils de Sultan Mohammad Khan Telai, le frère de l’émir Dost Mohammad), l’ancien gouverneur de Kaboul occupé, fut contraint de quitter le pays pour s’établir à Dehra Dun en Inde, de même que son fils Sardar Mohammad Yusuf Khan. Les fils de ce dernier, Mohammad Aziz Khan, Mohammad Nadir Khan, Mohammad Hashim Khan et Shah Mahmud rentreront en Afghanistan après la mort de l’ émir Abdul Rahman Khan. Un autre exilé dont les enfants joueront un rôle important fut Sardar Haji Ghulam Tarzi, qui lui s’établit à Damas. Son fils Mahmud Tarzi put lui aussi rentrer au pays à la mort de l’ émir.

A côté de cela, l’autre geste essentiel qui permit de cimenter les différentes composantes d’un Etat fort fut le découpage du territoire afghan en provinces, ou Wilayat, dirigées par des gouverneurs nommés par le roi en fonction de leurs compétences et non en fonction d’une quelconque appartenance à une tribu ou à l’élite royale (auparavant les gouverneurs étaient les fils du roi, qui s’entredéchiraient inévitablement à la mort de leur père). En outre, les limites de ces provinces n’avaient pas de correspondance avec les vieilles zones d’influence tribale, ce qui contribua à diminuer leur pouvoir. Les gouverneurs provinciaux avaient une grande marge de manœuvre au niveau décisionnel. Leur puissance résidait en grande partie dans l’armée qui leur était confiée pour récolter les taxes et réprimer les dissidents. Malgré tout l’émir garda un œil sur eux en créant un service de renseignements très efficace, « l’œil et l’oreille du roi ». Durant son règne, l’organisation tribale s’éroda ainsi au fur et à mesure que les terres cultivables (base du pouvoir des tribus) s’échangeaient sans le consentement préalable du conseil des tribus.








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