La situation politico-administrative dans l’ouest afghan
Ismaël Khân, héros du Djihâd contre les Soviétiques, apparaissait comme l’homme fort de l’ouest afghan. Pourtant, de nombreux groupes, y compris au sein du parti auquel il était censé appartenir, lui disputaient le pouvoir. Durant les années 80, Ismael Khân tenta d’empêcher l’implantation des islamistes (appelés ikhouanis, frères en dari, en Afghanistan en référence à leur idéologie proche de celle des Frères musulmans égyptiens) et de leurs appareils politiques dans les zones qu’il contrôlait. Il préféra s’appuyer sur les structures politiques traditionnelles afghanes et forma une Choura (conseil) des oulémas (docteurs de la Loi) dont la direction fut confiée au mawlawi Mohammad Omar Shahid, une figure religieuse locale. Les islamistes tentèrent de prendre pied dans la région en finançant des écoles qui diffusaient un enseignement wahhabite. La Choura des oulémas dénonça leur enseignement et interdit leurs activités. En 1985, Ismaël Khân refusa l’aide financière saoudienne que lui proposait Abdoullah Azzam, le cheikh palestinien à l’origine du Makhtab al-Khidimat al Moudjhhidin al Arab, structure fondée en 1984 à Peshawar pour accueillir et orienter les volontaires arabes venus prendre part au Djihâd afghan. Abdoullah Azzam a été l’un des maîtres à penser d’Oussama Ben Laden.
Les ikhouanis ne s’en laissèrent pas compter. Ils s’unirent et apportèrent leur appui aux milices pro-gouvernementales afin d’affaiblir Ismaël Khân. On peut distinguer trois factions dominantes : les Afsalis et les Niazis appartenant au Djamiat-e Islami et le Hezbollah, formation chiite pro-iranienne dirigée par Abdoul Ali Massabah. Les Afsalis étaient dirigés par le fameux commandant Safiôllah Afsali jusqu’à son assassinat en Iran en 1988, puis par son frère Azizôllah. Cette faction est soutenue au sein du Djamiat par Sayyid Nourôllah Emad, le numéro deux du parti. Les Niazis sont commandés par Sayyed Ahmad Ghattalli. Ces clans djamiatis s’opposaient à l’autonomie d’Ismaël Khân car, selon leur idéologie, les commandants militaires devaient être placés sous la coupe des dirigeants du parti qui, pour la plupart, participaient au Djihâd depuis de luxueuses villas au Pakistan ou en Iran.
A la chute du régime communiste, Ismaël Khân intégra l’ensemble des factions issues de la résistance dans l’administration provinciale, y compris ses plus farouches adversaires afin d’apaiser le climat. Il nomma ainsi le colonel Azizôllah Afsali à la tête des forces de police et Sayyed Ahmad Ghattalli à la direction des services secrets. Gholam Yahya Siawshon, qui était soutenu à la fois par les Afsalis et par les Niazis, obtint le poste de maire de Hérât. En revanche, Ismaël Khân garda la haute main sur l’armée. Il plaça son adjoint, le général Alaouddine Khân à la tête de l’armée et le général Mohammad Zaher Azimi (un ancien commandant moudjahiddine du Harakat-e Islami) à la direction des gardes frontaliers). Il intégra aussi les extrémistes chiites du Hezbollah en faisant de Sayyed Mahboub Khatib l’adjoint d’Afsali.
Néanmoins, les ikhouanis continuèrent jusqu’à la chute d’Hérât de mener des campagnes massives et organisées contre Ismaël Khân. Nourôllah Emad trouva en la personne de Sayyed Ishaq Dejlou, ministre de l’Éducation et ancien membre du comité central du Hezb-e Islami d’Hekmatyar, un puissant allié. Les deux hommes coordonnèrent les activités des Afzalis, des Niazis et des sympathisants d’Hekmatyar.
La prise d’Hérât
L’échec des taliban
A la mi-mars, les taliban, à la suite d’importants combats le long de l’axe routier reliant Kaboul à Kandahâr et grâce au ralliement de commandants pashtounes, se sont emparés de la presque totalité des provinces de Farah et de Nimroz.
Dans les derniers jours du mois de mars, Dostom lança une offensive contre la province de Badghis. Pris en tenailles, Ismaël Khân reçut le renfort de d’environ 2 000 combattants (essentiellement des panjsheris) envoyés par Massoud et acheminés à Hérât par voie aérienne à l’aide d’Antonov et d’appareils de la compagnie nationale Ariana.
Le 4 avril, les taliban annoncèrent prématurément la prise de quatre districts de la province d’Hérât. Mais, Ismaël Khân, ayant réussi à maintenir une ligne de défense dans la région de la base aérienne de Shindand, parvint à repousser les taliban à 30 kilomètres à l’est de Shindand au cours de combats décrits comme les plus importants depuis la bataille de Djalâlâbâd en 1989. L’aviation d’Ismaël Khân fit la différence. A raison de 10 à 15 sorties quotidiennes, elle infligea de lourds dégâts aux taliban.
A court de munitions après trois jours de combats, les taliban évacuèrent leurs positions le 20 avril. Une semaine plus tard, ils perdaient le contrôle de la province de Farah. Des combats firent 200 morts dans les rangs taliban les 28 et 29 avril et ils furent repoussés jusqu’à Delaram.
Les taliban se renforcent
Au cours de l’été, les taliban reçurent une flotte de pick-up neufs, cadeaux de riches donateurs saoudiens. Avec l’aide des services secrets pakistanais, ils se rapprochèrent de Dostom qui leur envoya des techniciens pour réparer les MiG-21 récupérés par les taliban sur l’aéroport de Kandahâr. Les résultats furent immédiats et spectaculaires. Les chasseurs interceptèrent le 3 août un Iliouchine Il-76 transportant des munitions d’Albanie à destination de Kaboul. Il renouvelèrent leur acte de piraterie aérienne un mois plus tard avec l’interception d’un Boeing 727 de la compagnie Ariana qui, chargé de biens de consommation destinés à la contrebande, regagnait Djalâlâbâd en provenance des Émirats arabes unis.
Les taliban menèrent aussi une importante campagne de recrutement dans les madrassas du Baloutchistan et de la Province de la Frontière du Nord-ouest. Ils reçurent aussi le renfort d’anciens moudjahiddine recrutés par le mawlawi Eshanôllah dans les provinces du Logar et de Paktiâ avec l’aide du mawlawi Djalâlalouddine Haqqani.
Ismaël Khân se lance à l’assaut de Kandahâr
En août, le camp présidentiel demanda à Ismaël Khân de passer à l’offensive afin de soulager la capitale. Le 23 août, ces hommes, renforcés par des commandants de Kandahâr et de la province d’Helmand, attaquèrent les taliban dans la région de Delaram. Soutenus par l’aviation et par un barrage d’artillerie efficace, et profitant du manque de préparation des taliban, ils parvinrent à reprendre une grande partie de la province d’Helmand (Mousa Qal, Gereshk). Kandahâr n’était plus qu’à 200 kilomètres.
Mais les services secrets pakistanais réagirent promptement. Ils fournirent du matériel et des combattants aguerris aux taliban qui profitèrent aussi des erreurs d’Ismaël Khân. En effet, le militaire de carrière aguerri par de longues années de guerre avait rompu sa chaîne logistique en étirant ses troupes et en les amenant loin de leurs bases. Son armée, composée de professionnels et de conscrits peu motivés, souffrait d’un manque de nourriture et de munitions.
L’inexorable reflux
A Gereshk, ses forces avancèrent selon trois axes de progressions - la route principale et ses flancs – sans avoir effectué une reconnaissance du terrain. Ainsi, les taliban parvinrent à monter une embuscade qui coûta la vie au commandant Nasir Ahmad Yar de Shindand et à de nombreux combattants. Ismaël Khân, qui était alors à proximité de la ligne de front, ordonna une retraite générale qui s’effectua dans le désordre. Sa décision peut s’expliquer par le fait qu’il était affaibli par la fatigue et par le manque de sommeil et qu’il souffrait de déshydratation (Ismaël Khân était placé sous perfusion selon Neamatollah Nojumi in The rise of the Taliban, page 147).
Les taliban enfoncèrent une ligne de défense à Delaram dont ils reprirent possession le 29 août. Ismaël Khân tenta de défendre une nouvelle ligne de front établie à 60 kilomètres au sud de Shindand. Mais le moral de ses hommes était en berne. Certains n’avaient pas mangé depuis 36 heures. En outre, les commandants de Kandahâr et d’Helmand critiquaient ouvertement sa gestion des affaires militaires. Enfin, Ismaël Khân avait de plus des difficultés à imposer son autorité aux combattants envoyés par Kaboul.
Les taliban, juchés sur leurs pick-up, lancèrent des blitzkrieg dévastateurs, appuyés par des canons antiaérien ZU-2 reconvertis et par des BM-2. Le 3 septembre à l’aube, pour des raisons inexpliquées et contre l’avis des commandants helmandis et kandahâris, Ismaël Khân ordonna à ses hommes d’évacuer la ligne de front. Les combattants s’éparpillèrent en petits groupes sous l’autorité de leurs commandants respectifs. Le jour suivant, l’aviation de Dostom bombarda l’aéroport d’Hérât et le quartier général de la 17e division.
Le mardi 5 septembre à l’aube, Ismaël Khân et ses compagnons quittèrent la ville en direction du poste frontière d’Islam Qala et de l’Iran. Dans la journée, les taliban entrèrent dans la ville sans combattre.

