Emir Dost Mohammad, Amir al-Mumenin, Amir-i-Kabir (1er règne 1835-1839)
Dost Mohammad n’ayant pas encore réussi à régler la question de l’unité nationale, Shah Shoja en profita pour revendiquer à nouveau ses droits. En Janvier 1834, il quitta Ludhiana accompagné d’une poignée de fidèles, franchit l’Indus, leva une petite troupe en cours de route et s’empara de Chikarpour, une ville qui domine la route reliant le Sind à l’Afghanistan à travers la passe de Bolan. Tandis que Shah Shoja renforçait son armée en vue d’assiéger Kandahar, le gouverneur Kuhan Dil Khan, supplia son frère Dost Mohammad de venir à son secours. Celui-ci différa toutefois sa décision, tenant à savoir au préalable si l’entreprise de l’ex-roi avait oui ou non l’aval des Anglais. Quelques jours plus tard, son émissaire revenait de Ludhiana avec une réponse on ne peut plus ambiguë : « Le gouvernement indien ne participe pas à l’expédition, mais exprime à Shah Shoja ses meilleurs vœux. » Dost Mohammad, génie politique, en conclut fort correctement que la Grande-Bretagne ne se souciait guère de l’issue de ce conflit.
Aussi se porta-t-il sans tarder au-devant de l’ennemi, et, après une bataille longtemps indécise, le chassa de Kandahâr. Par la même occasion, il imposa son autorité à ses frères et devint le maître incontesté de ce qui restait du grand empire d’Ahmad shah Durrani, c’est-à-dire Kaboul, Ghaznî et Kandahâr (dans cette ville, le gouverneur Kuhan Dil Khan fit soumission).
Dost Mohammad refusa d’assumer le titre de Shah, par ces mots : « Je suis trop pauvre pour supporter ma dignité de Sardar, que ferais-je donc avec celle de roi ? » En réalité, il ne prit pas le titre de Shah par peur d’effrayer les autres membres de son clan. A la différence des rois Sadozaï, Dost Mohammad avait compris à merveille le fonctionnement tribal de l’Afghanistan. Il savait que sans le soutien de ses frères, son pouvoir ne tiendrait pas. Pour cette raison, il adopta une politique de conciliation vis-à-vis de ces derniers et c’est ainsi qu’il préféra prendre le titre d’Amir Al-Mumenin (commandeur des croyants), plutôt que celui de Padshah. Le titre d’émir a une consonance religieuse alors que celui de shah fait référence à un contrôle total du pouvoir. Au cours de la période de chaos qui avait régné en Afghanistan de 1818 à 1835, le pays perdit régulièrement les provinces les plus lointaines de l’empire. Les Sikhs avaient pris Multân en 1818 puis le cachemire en 1819. Peshawar leur résista longtemps, mais tomba définitivement en 1834. Au Nord de l’Hindou Kouch, Balkh fut également perdue. Dost Mohammad devint donc le souverain d’un royaume compact. Mais paradoxalement, la perte de ces territoires éloignés, qui avaient toujours été une source de faiblesse pour les souverains Sadozaï, ne fit que consolider son pouvoir.
Dost Mohammad avait la réputation d’un homme juste, et était populaire chez les Afghans. Une fois établi à Kaboul, il commença à étendre son influence sur d’autres régions d’Afghanistan. Ainsi, il reprit le contrôle de Jalalabad et en soumettant les Khan de l’Hindou Koush, il récupéra Kunduz et les territoires du Nord. A l’intérieur de ses possessions, il consolida son autorité dans le Kohistan, le Kunar et les tribus Hazara. Mais, son plus grand problème résidait dans l’avancée des Sikhs au Sud qui se faisaient de plus en plus pressants. Les Hindous avaient déjà pris Peshawar en 1834. (en fait la ville de Peshawar était déjà depuis quelques années sous leur domination, mais gouverné par Sultan Mohammad Khan Telaï, qui payait tribu pour cela à Ranjit Singh.) Les Sikhs avançaient, maintenant, vers Kaboul. La situation devint dangereuse pour le souverain afghan. En 1836, il se décida à envoyer un détachement, dirigé par ses propres fils, Afzal Khan et Akbar Khan, pour tenter de les arrêter. Les troupes afghanes se positionnèrent au pied du fort de Jamrud (ville située à l’Ouest de Peshawar) et encerclèrent la ville. Un bataillon sikh, avec à sa tête Hari Sing Marwa, arriva en renfort de Peshawar. Bien qu’il n’avait que dix-neuf ans, Akbar, à la tête de ses hommes, chargea ses ennemis et réussit à les défaire, tuant au passage leur commandant, Hari Singh. Mais du fait de leur manque d’unité, les forces afghanes ne parvinrent pas à reprendre Peshawar.
Ceci s’explique aisément par le fait que des dissensions existaient chez les Afghans, notamment Sultan Mohammad Telaï ne mit pas ses troupes à disposition du souverain de Kaboul, préférant privilégier ses propres intérêts. Or les ambitions personnelles de son frère Sultan Mohammad n’allaient pas dans le même sens que les intérêts de l’Afghanistan et c’est pourquoi l’émir Dost Mohammad redoutait par dessous tout une alliance de ce dernier avec Ranjit Singh (en effet le Maharaja sikh ne pouvait prendre possession de territoires à dominance musulmane, sans la présence à ses côtés d’un musulman).



