L’émir Dost Mohammad eut de son vivant de nombreux fils, dont les plus importants étaient : Mohammad Afzal Khan (1811-1867, gouverneur de Balkh) et Mohammad Azam Khan (1818-1869), les fils de sa première épouse, appartenant à la tribu Bangash, puis d’un second mariage vint la naissance de Mohammad Akbar Khan (1816-1845, chef de la résistance pendant l’occupation anglaise, puis gouverneur de Jalalabad), Ghulam Haidar Khan (1818-1858, gouverneur de Kandahar) et Sher Ali Khan (1825-1879, gouverneur d’Herat), tous nés de sa deuxième femme, une membre de la tribu renommée des Popalzaï. Lorsque l’émir Dost Mohammad eut à choisir un successeur, il ignora son fils aîné et désigna, dans l’ordre, Akbar, Ghulam Haidar et Sher Ali, car ils étaient les fils d’une épouse de naissance plus noble. Akbar Khan fut élevé au rang de Vali Ahad (c’est-à-dire prince héritier) en 1842, après la restauration au pouvoir de son père. En mauvais terme avec son père, il mourut dans de mystérieuses conditions en 1845. Son frère cadet, Ghulam Haidar Khan lui succéda, mais il disparut à son tour en 1858. Sher Ali Khan fut alors désigné par son père pour le remplacer.
Dost Mohammad Khan mourut finalement à Hérât en Juin 1863, et conformément à sa volonté, Sher Ali Khan devint le nouvel émir.
Ce dernier s’empressa de nommer son fils aîné Mohammad Ali Khan ( ?-1865) gouverneur de Kaboul ainsi que son troisième fils Yaqub Khan (1849-1923) gouverneur d’Hérât. Les demi-frères de Sher Ali, Mohammad Afzal Khan et Mohammad Azam Khan, se retirèrent respectivement dans leurs fiefs de Balkh et de Khost (Azam Khan quittera peu après la province de Khost pour se réfugier à Rawalpindi au-près des Anglais. Azam Khan avait été le représentant de Dost Mohammad au-près de ces derniers.), tandis que ses frères Mohammad Amin Khan (1826-1865), le gouverneur de Kandahâr, et Mohammad Sharif Khan (1827-1883), le gouverneur de Farah, conservèrent leurs possessions (tous deux ainsi que Sher Ali sont les fils de la même mère : Khadija Begum).
Emir Sher Ali Khan, Amir Al-Mumenin (1er règne 1863-1866)
Une succession tumultueuse
L’émir Sher Ali Khan fut presque immédiatement impliqué, après son accession au pouvoir, dans une guerre fratricide l’opposant à son frère, plus âgé, Afzal Khan. En effet, à peine quelques mois après le début du règne du nouveau souverain, Afzal Khan, frère aîné du roi et gouverneur de Balkh, mena une insurrection dans les provinces du Nord, dont il avait la charge. Une lutte féroce eut lieu alors entre les deux fils de Dost Mohammad et de cette tourmente émergea un jeune prince, nommé Abdul Rahman Khan (1844-1901), qui se distingua par son habileté et son courage sur le champ de bataille. Ce dernier, âgé à peine de 20 ans, était le fils d’Afzal Khan.
Les opposants du Nord connurent dans un premier temps un certain succès dans leur avancée militaire, mais ce ne fut que temporaire, et très vite, ils furent dans l’obligation de négocier avec le roi. Ce dernier dépêcha Sultan Ali, un des fils de Kuhan Dil Khan, (cf. L’émir Dost Mohammad et la réincorporation de Kandahâr à l’Afghanistan) au-près d’Afzal Khan. L’émissaire fit parvenir au prince aîné un exemplaire du coran, sur une page duquel, Sher Ali avait fait le serment de ne pas désirer offenser plus longtemps le nom de leur père Dost Mohammad en se battant contre l’un de ses frères, nulle promesse ne pouvant être plus sacrée en Afghanistan. Afzal Khan, devant un tel geste, reprit les discussions avec son frère, qui accepta de reconnaître sa souveraineté sur le Nord du pays. Pour sceller cette nouvelle alliance, il se rendit au-près de son frère cadet. Mais son fils, le prince Abdul Rahman ne l’entendait lui pas ainsi. Ce dernier ne faisait nullement confiance au maître de Kaboul et bien que son père avait réussi à trouver un terrain d’entente avec l’émir Sher Ali, lui, de son côté, n’était pas disposé à se soumettre à son oncle. Sher Ali était pourtant quant à lui bien décidé à faire rentrer son turbulent neveu dans le rang, et pour cela il le convoqua séance tenante à Kaboul. Mais le jeune prince, craignant un guet-apens s’enfuit alors au Nord. Il traversa l’Amou Daria et se réfugia à Bokhara, alors que pendant ce temps, son père Afzal Khan fut mis au cachot, Sher Ali passant outre sa promesse signée sur le livre saint. L’émir fit nommer Sardar Fateh Khan, le fils aîné du défunt Wazir Akbar Khan, au poste de gouverneur de la province de Balkh, anciennement fief d’Afzal Khan.
Le problème posé par son demi-frère Afzal Khan ayant été réglé, l’émir Sher Ali Khan se soucia de soumettre à son autorité son propre frère Mohammad Amin Khan, le gouverneur de la province de Kandahâr. En cette année 1865, le souverain fit amasser des troupes dont il prit lui-même le commandement, épaulé par son fils aîné, le prince héritier Mohammad Ali Khan. Il laissa la garde de la capitale à son second fils, Mohammad Ibrahim Khan. Pour être sur qu’en son absence Afzal Khan ne tente pas de soudoyer ses geôliers, l’émir Sher Ali l’amena avec lui.
Le prince héritier Mohammad Ali Khan prit la tête de l’offensive. La confrontation entre les deux armées dura quelques jours et elle prit fin par la victoire des troupes de Kaboul à la bataille de Kujhbaz le 3 juin 1865. Au cours des combats, Amin Khan mais aussi Mohammad Ali Khan tombèrent sur le champ de bataille. Peu après les affrontements, l’émir Sher Ali arriva sur le lieu des hostilités. Le corps de son frère défunt Amin Khan lui fut présenté et à ce moment, l’émir tint ces mots : « Jetez le corps de ce chien au loin et demandez à mon fils de venir ». Ses officiers n’osèrent pas lui dire la vérité et ils firent amené la dépouille du prince sur un brancard. L’émir s’adressa alors à ses servants : « Qui est cet autre chien ? ». En regardant le visage de la victime, il reconnut celui de son fils. Sher Ali sombra alors dans la folie : il passa les jours qui suivirent à parler à son fils et à pleurer. Le prince Abdul Rahman Khan saisit ce moment de faiblesse de la part de son oncle afin de tenter de renverser son pouvoir. De son refuge de Bokhara, il adressa un courrier à l’armée de Balkh, anciennement sous le commandement de son père, et réussit à rallier à sa cause un grand nombre de soldats, déçus par l’attitude de leur nouveau gouverneur Sardar Fateh Khan. Parallèlement à cela, le prince Abdul Rahman Khan fit parvenir un second courrier à l’attention de son oncle Azam Khan, alors en exil à Rawalpindi, dans lequel il l’invita à le rejoindre dans le Nord de l’Afghanistan via le Badakhshan.
La contre-offensive du prince Abdul Rahman Khan
Peu après, Abdul Rahman Khan traversa l’Amou Daria et comme prévu, il fut rejoint par de nombreux soldats de l’ancienne armée de son père. Le gouverneur de Balkh, Fateh Khan, devant cette situation préféra fuir, laissant le champ libre aux insurgés. Peu après les forces d’Azam Khan firent jonction avec celles d’Abdul Rahman Khan et les deux armées prirent la direction de Bamiyan puis du Kohistan, au Nord de Kaboul, où ils prirent contact avec les notables de la capitale. Pendant ce temps, Sher Ali était toujours absent de Kaboul et son fils Mohammad Ibrahim, qui avait en charge la capitale, se décida alors a faire une proposition de paix pour tenter de stopper la révolte : ce dernier était prêt à libérer Afzal Khan et à lui redonner la souveraineté du Turkestan. Abdul Rahman Khan refusa, mais les négociations aboutirent à une trêve qui permit aux soldats des deux camps de ne pas affronter les rigueurs de l’hiver.
Au terme du cessez-le feu, les troupes du Nord avancèrent sur Kaboul. Le fils de Sher Ali, Mohammad Ibrahim, abandonna alors la capitale en février 1866, préférant s’enfuire à Kandahâr plutôt que de se battre. Entre temps, Sher Ali, qui avait repris ses esprits, réunit autour de lui une armée de 40 000 hommes, composés essentiellement de Kandahâri et d’Hérâti, et partant de l’ancienne capitale afghane, il prit la direction de Kaboul, bien décidé à reprendre la ville.
Son armée étant en infériorité numérique, le prince Abdul Rahman Khan savait qu’en cas de confrontation en plaine, il n’avait aucune chance. Pour cette raison, il préféra se replier sur la passe de Saydabad. Dominant les hauteurs des reliefs montagneux, les hommes d’Abdul Rahman Khan parvinrent à maintenir les forces armées de Sher Ali à distance. Ce dernier n’eut d’autre choix que celui de se replier sur Ghaznî (citée située entre Kandahâr et Kaboul), où il fit emprisonner Afzal Khan dans les geôles de la célèbre citadelle de la ville. Peu après, il envoya à nouveau ses hommes à Saydabad afin de tenter d’en déloger Abdul Rahman Khan. L’émir Sher Ali disposait encore de pas moins de 25 000 hommes, alors qu’Abdul Rahman, du haut de ses 22 ans, ne pouvait lui s’appuyer uniquement que sur 7 000 hommes. Mais à nouveau, les troupes de ce dernier l’emportèrent en Mai 1866 et au cours de la bataille ses fidèles prirent le contrôle de Ghaznî, permettant la libération d’Afzal Khan. Sher Ali quant à lui s’enfuit à Kandahâr.


