Shah Shoja Ul-Molk, Padshah Durr-i-Durran ( 1er règne, 1803-1809)
Le lendemain matin de la fuite de Fateh Khan à Kandahâr, le jeune Shah Shoja, chevauchant un splendide étalon, effectua son entrée dans la capitale sous les acclamations de la foule et se dirigea séance tenante vers la forteresse de Bala Hissar, dont les portes lui furent ouvertes sans résistance. Avant de fixer le sort de son frère rival Shah Mahmoud, qu’il songeait déjà à aveugler, il s’empressa de libérer le pauvre Zaman Shah, qui, en guise de gratitude, lui dévoila la cachette du Koh-i Noor et des autres joyaux de la couronne afghane.
Quant à Mahmoud, sa vue lui fut épargnée grâce à l’intervention de Chir Mohammad Khan, le nouveau Premier ministre, qui, bon seigneur, proposa qu’on l’enchaînât dans un cachot de Bala Hissar. Une clémence que le nouveau roi d’Afghanistan regrettera bientôt amèrement. Par contre, le Mollah Ashak de la tribu des Shinwari, celui qui avait trahi Zaman Shah, ne connut pas cette chance. Il fut de suite convoqué à Kaboul et pendu peu après.
Ayant élevé le jeune Shah Shoja à la dignité suprême, Chir Mohammad Khan s’attendait naturellement à obtenir sa confiance pour restaurer l’ordre et l’autorité dans le royaume. Mais c’était méconnaître Shoja Ul-Molk. En effet, peu de temps passa avant que le monarque, dominé par sa méfiance foncière et la perfidie de ses courtisans, n’entravât ouvertement les initiatives de son Premier ministre.
Durant ces évènements, Fateh Khan, de son côté, avait regagné Kandahâr, où, avec l’aide de ses partisans, il installa Kamran Mirza, le fils de Shah Mahmoud, à la tête du gouvernement provincial, démontrant ainsi sa fidélité à la dynastie des Sadozaï. Un sentiment qui se confirmera après l’arrivée de Shah Shoja et de ses troupes devant les murs de la citadelle. Ayant persuadé Kamran Mirza de se retirer à Hérât, Fateh Khan offrit alors au souverain de Kaboul, avec les clés de Kandahâr, sa soumission au roi, n’aspirant à recevoir en retour rien d’autre que la plus haute charge du royaume : celle de Premier ministre, qu’il pensait mériter de droit, étant le chef du puissant clan des Barakzaï. Au lieu de prendre le parti de s’attacher un des hommes parmi les plus prestigieux et les plus capables du royaume, Shah Shoja l’humilia par son air dédaigneux et son ton froid et hautain, avant de lui refuser sa demande. Dès lors, Fateh Khan n’aura de cesse de tenter de destituer Shah Shoja afin de rétablir Mahmoud sur le trône.
Pendant ce temps, Chir Mohammad Khan était occupé à guerroyer au Cachemire. A la fin de cette campagne, ayant réduit cette province à l’obéissance, puis confié le poste de gouverneur à son fils Ata Mohammad Khan, il regagna Kaboul. Quelques jours plus tard, Shah Shoja, informé de son retour, interrompit brusquement son expédition au Sind et se hâta de le rejoindre. En vérité, il jalousait plus que jamais le pouvoir de son Premier ministre et craignait de le laisser seul à la tête des affaires. Il lui intima donc l’ordre de l’accompagner au Sind. Chir Mohammad refusa, prétendant que des affaires plus urgentes le retenaient à Kaboul. Ils étaient en pleine discussion lorsqu’on leur annonça que l’ex-roi Mahmoud s’était échappé de prison, grâce à l’assistance de Dost Mohammad Khan, le frère de Fateh Khan. Chir Mohammad eut beau protester que la poursuite du fugitif primait sur toute autre considération, Shah Shoja ne voulut rien entendre. Tandis que Shah Shoja repartit au Sind pour poursuivre sa campagne, le Premier ministre, resté à Kaboul, entra en rébellion et porta sur le trône le fils de Zaman Shah, Kaysar Shah. Les conspirateurs marchèrent ensuite sur Peshawar, devenue en quelque sorte la seconde capitale du royaume, et établirent leur camp dans la plaine qui s’étend au pied de la citadelle. Alerté par ses espions, Shah Shoja retourna sur ses pas et leur livra bataille le 3 Mars 1808. Chir Mohammad Khan était sur le point de l’emporter quand il tenta, avec quelques soldats, de s’emparer du roi. Mal lui en prit. Il fut tué d’une balle de mousquet, alors que son protégé, le fils de Zaman Shah, tombait aux mains de son oncle. Le prince Kaysar fut cependant pardonné sur la demande de son père, qui, malgré son infirmité, conservait encore toute son autorité sur son frère Shoja. Mais les problèmes de Shah Shoja ne prirent pas fin à la mort de Chir Mohammad Khan, car le fils de ce dernier, Ata Mohammad Khan, qui occupait le poste de gouverneur du Cachemire, entra en dissidence.
1809, année du premier Traité anglo-afghan
Un autre intervenant, ni Perse, ni Indien fit son apparition : l’Angleterre. En effet, en ce début du 19ème siècle, la Compagnie anglaise des Indes orientales, longtemps limitée à l’Inde du Sud, désirait désormais étendre sa domination au Nord du sous-continent, jusqu’aux frontières du Pendjab. Ce domaine d’influence, particulièrement pourvoyeur de devises vers la perfide Albion, impliquait une participation plus forte qu’auparavant aux affaires régionales de cette partie du monde, et ce d’autant plus que le rapprochement franco-persan, consacré par un traité d’amitié et l’envoi du Général de Gardane à Téhéran, avait soulevé de vives inquiétudes à Calcutta. Le traité de Tilsit de 1807 entre les Français et les Russes ne fit qu’attiser cette appréhension. Les Anglais redoutaient en effet que l’interruption des hostilités entre la France et la Russie ne remette sur pied le projet d’une invasion commune des Indes. Les Anglais décidèrent de dresser des barrages contre la menace franco-russe. Pour mener à bien cette politique, trois émissaires furent envoyés respectivement en Perse, pour inciter Fath Ali Shah à rompre ses liens avec Napoléon, au Pendjab, pour gagner l’amitié de Ranjit Singh et en Afghanistan pour éviter que ce pays ne s’ouvre aux éventuelles propositions franco-russes.
Des trois diplomates, seul celui délégué auprès des Sikhs réussit à obtenir un succès complet. En effet, au terme de discussions orageuses avec Ranjit Singh, il parvint à lui arracher un traité d’amitié (le traité d’Amritsar) qui, outre le but recherché, limitait les ambitions territoriales du chef sikh. Il est important de noter que Ranijt Singh, l’homme qui unifia le Pendjab sous l’égide des Sikhs et qui créa ainsi le premier royaume sikh indépendant, fut aussi le responsable, à moyen terme, de la perte de cette indépendance, en signant ce traité qui permettait, en fait, aux Anglais de poser pied dans cette région, ouvrant ainsi la voie dans les années qui suivirent à une politique de colonisation.
La délégation chargée de se rendre auprès de Shah Shoja était dirigée par Mountstuart Elphinstone. Elle était sans doute la plus imposante des trois avec son cortège de quatre cents cavaliers. L’émissaire anglais parvint à Peshawar le 25 Février 1809, après un trajet de quatre mois. Il fut aussitôt reçu en audience par Shah Shoja, qui espérait obtenir là un soutien pour consolider son pouvoir. Elphinstone trouva le roi assis sur un trône doré, paré d’un vêtement somptueux, serti d’innombrables pierres précieuses. Toute sa personne étincelait de bijoux. Le plus remarquable, le Koh-i Noor (qui était à l’époque le plus grand diamant au monde), brillait autour de son poignet, dans un magnifique bracelet constellé d’émeraudes (Ahmad Shah Durrani, lui, portait le Koh-i Noor autour de son biceps droit).
Il n’en reste pas moins que, malgré le faste qui l’entourait, Shah Shoja n’était qu’un monarque en sursis. Peu avant l’arrivée de la mission britannique, il avait envoyé ses meilleurs troupes au Cachemire afin de mater les velléités d’indépendance d’Ata Mohammad Khan, le fils de son ancien Premier ministre Chir Mohammad Khan. A peine les négociations avec les Anglais avaient-elles commencé qu’on l’informa que ses hommes venaient de subir une sanglante défaite. Nouvelle d’autant plus déprimante qu’elle faisait écho à l’occupation de Kandahâr par l’ex-roi Mahmoud et son bras droit, Fateh Khan Barakzaï.
Shah Shoja se mit aussitôt à lever de nouvelles recrues au sein des tribus, lesquelles s’ajoutant aux débris du corps expéditionnaire du Cachemire, lui permettraient d’affronter son rival. Le monarque prit quand même le temps de poursuivre les pourparlers avec les émissaires anglais et peu après, un traité d’amitié fut adopté par les deux parties en présence. L’accord stipulait que si la France ou la Perse attaquait l’Afghanistan, l’Angleterre aiderait le Shah de Kaboul. Mais en contrepartie, le Shah ne laisserait pas les Français ou les Russes pénétrer en Afghanistan. C’est ainsi que le « Grand Jeu » commença (the Big Game). Dès la signature de ces accords anglo-afghans (17 Juin 1809), Shah Shoja se mit en route pour Kaboul, ignorant que la capitale venait de tomber aux mains de ses ennemis, qui, avisés de son arrivée imminente, étaient partis à sa rencontre. L’affrontement eut lieu quelques jours plus tard près de Gandamak, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Kaboul. Tandis que Mahmoud affrontait son frère de front, Fateh Khan chargea son flanc. Le résultat ne se fit pas attendre. L’armée royale fut mise en déroute, alors que son chef, laissant sur le champ de bataille armes et bagages, s’enfuyait à travers les montagnes, n’emportant avec lui que le Koh-i Noor et le reste de ses joyaux. C’est ainsi que fut mis un terme au premier règne de Shah Shoja Ul-Molk.


