Une succession difficile
A sa mort, le grand guerrier afghan Ahmad Shah Durrani (1722-1773) laissa à ses fils un empire immense mais fragile. Parmi ses sept fils, Timour Shah (1746-1793), l’aîné, était celui qui avait occupé les fonctions les plus hautes sous le règne de son père. Il avait été gouverneur de Lahore puis de Multân. Mais au moment de la mort d’Ahmad Shah, il était en poste à Hérât, donc loin de la capitale. Son frère, le prince Sulaiman saisit alors l’occasion pour prendre possession de Kandahâr. Ce dernier était en fait manipulé par Shah Wali Khan Bamezaï, le Wazir (ministre) d’Ahmad Shah Durrani. Cette situation s’explique aisément par le fait que Shah Wali Khan était le beau-père de Soulaiman. Il pensait ainsi s’accaparer le pouvoir par l’intermédiaire de son influençable beau-fils. C’est ainsi que le jeune prince s’autoproclama roi en Octobre 1773. Mais le règne de l’usurpateur fut de courte durée.
Timour Shah, Padshah Durr-i-Durran (règne 1773-1793)
L’héritier légitime, soutenu par la grande majorité des Durrani et des autres tribus, marcha aussitôt sur Kandahâr, alors que Shah Wali Khan faisait tout son possible pour sauver son protégé. Ayant échoué, il se rendit auprès de Timour pour demander grâce. Celui-ci sachant que toute indulgence à l’égard d’un ennemi, si repentant fût-il, encouragerait d’autres séditions, refusa de le recevoir et ordonna qu’on lui tranche la tête, ainsi que celle des autres comploteurs. Cet acte de sévérité eut l’effet escompté. Le prince pénétra à Kandahâr triomphalement et fut couronné roi des Afghans. Mais cette violence engendra de nombreux désordres parmi les tribus, notamment chez les Ghilzaï (tribu à laquelle appartenait Shah Wali Khan).
La révolte de 1774
A Kandahâr, les puissants leaders tribaux entendaient bien profiter de la mort d’Ahmad Shah pour accroître leur pouvoir au dépens du nouveau roi. Mais Timour Shah, nullement impressionné, était bien décidé à poursuivre la politique d’extension du pouvoir central. Le souverain afghan n’avait en effet nullement confiance en ces quelques encombrants seigneurs féodaux. Pour cette raison, il diminua inexorablement leurs prérogatives. Voyant leurs pouvoirs « fondre comme neige au soleil », les notables de Kandahâr tentèrent de réagir en fomentant une révolte. Leur plan, très simple, consistait à placer au pouvoir un nouveau roi, plus influençable et surtout choisi par leurs soins. Leur préférence se porta en Abdul Khaliq Khan, un membre de la noblesse sadozaï. C’est ainsi qu’en 1774, profitant d’un déplacement de Timour Shah à Kaboul, Abdul Khaliq Khan fut proclamé roi à Kandahâr. Les insurgés, avec l’aide de la puissante tribu Ghilzaï et certains princes sadozaï, levèrent rapidement une armée de plus de 25 000 hommes, qui de suite prit la direction de Kaboul.
Timour Shah se devait de réagir. Mais il se trouve qu’à ce moment précis, une grande partie de ses troupes était mobilisée dans le Nord du pays pour pacifier la région de Balkh. Il était trop tard pour que le gros de ses fidèles puisse le rejoindre à temps. Timour Shah prit alors une décision capitale afin d’éviter d’être assiégé à Kaboul. Il réunit autour de lui tous les guerriers qui lui étaient disponibles : cela constitua au total une armée de 10 000 hommes. Un fait majeur fut le ralliement à ses côtés du chef du clan des Barakzaï, Sardar Payendah Khan (1763-1800, fils de Haji Jamal Khan du clan des Barakzaï). Fort de ce soutien, il prit les devants et se porta en direction des assaillants. Son armée disposait d’un atout considérable : de nombreuses pièces d’artillerie. La confrontation entre les deux parties eut lieu entre Kaboul et Ghaznî, aux environs d’un lieu-dit nommé Chashgaw. Malgré sa nette infériorité numérique, l’armée de Timour mit facilement en fuite les rebelles. Les chefs de ce complot tentèrent alors de s’enfuire. Certains y parvinrent, les plus malchanceux furent pendus.

Vue panoramique de la ville Kaboul, qui devint capitale de l’Afghanistan en 1776, sur décision de Timour Shah, qui entendait ainsi se préserver de l’influence des notables de Kandahâr.
Cette insurrection bouleversa les sentiments de Timour vis-à-vis de la famille royale sadozaï et des grands féodaux de Kandahâr. Dorénavant, il fit tout son possible afin de lutter contre leur influence, jugée trop grande à ses yeux. Il décida d’abord de prendre de la distance par rapport aux membres de son propre clan, ceux-là même qui avaient apporté leur soutien aux insurgés. Pour ces raisons, il les délaissa, pour ne s’entourer uniquement que de conseillers de la tribu Durrani, qui lui étaient restés fidèles pendant les troubles, et notamment l’incontournable Sardar Payendah Khan, chef de file du clan des Barakzaï. Cela eut comme conséquence de renforcer le pouvoir des « fils de Barak » au dépens des « fils de Sado ». Sa défiance envers les notables Kandahâri alla même jusqu’à lui faire déplacer la capitale royale de Kandahâr à Kaboul, en 1776, afin de se préserver de l’influence des chefs de tribus.
Désormais, méfiant des Pachtouns, il préféra reposer son pouvoir sur sa garde prétorienne Qizilbash, qui avait la particularité d’être de confession chiite. Ces derniers lui permirent de stabiliser les frontières de l’empire en écrasant les rebellions tribales, ce qui les rendit très impopulaires auprès des tribus dont leur foi sunnite les éloignait déjà.
Une fois ces évènements passés, Timour Shah régna alors à peu près sans incident, excepté une tentative d’assassinat, pendant une vingtaine d’années au cours desquelles la monarchie perdit régulièrement de sa puissance et de sa solidité malgré les apparences extérieures. En effet, Timour Shah ne partageait pas la passion de son père pour les conquêtes. Aussi négligea-t-il les provinces limitrophes, annexées naguère par Ahmad Shah, lesquelles saisirent l’occasion pour défier son autorité. Les prérogatives du gouvernement central sur ces territoires étant précaires, la puissance des Sikhs s’accrut dans ces régions. Ils prirent Multan en 1781, mais la ville fut reprise par Timour Shah la même année. Au Sind, les vassaux alliés des Afghans furent renversés. Au Nord, l’émir de Bokhara avait empiété sur les provinces du Turkestan, en particulier sur Merv. Lorsque Timour tourna ses armes contre lui, il se soumit nominalement, mais conserva toutes ses conquêtes. Une révolte éclata au Cachemire, mais elle fut réprimée.
La tentative d’assassinat
Timour Shah avait beau être résolu et actif sur le plan intérieur, il ne fut pas épargné par les rebellions internes. En fait, il s’en fallut de peu pour qu’il soit assassiné en 1779, afin d’être remplacé sur le trône par un de ces neveux. Timour Shah dormait dans une chambre de la citadelle de Peshawar (sa capitale d’hiver), quand il fut soudain réveillé par des rumeurs confuses, suivies de coups de feu et du cliquetis des épées. Devinant une menace imminente, il s’empressa de s’enfermer dans une pièce située à l’étage supérieur du palais, d’où agitant son turban par la fenêtre, il alerta ses troupes, amassées au pied de la forteresse. Entre-temps, les conjurés avaient massacré ses gardes du corps et l’auraient sans doute tué à son tour si ses partisans n’étaient pas arrivés pour le sauver. Tous les conspirateurs furent passés au fil de l’épée, à l’exception d’un chef de tribu nommé Arsalan Khan, l’âme du complot, qui réussit à s’enfuir dans les montagnes. Le sort de cet homme mérite une parenthèse, car il illustre d’une façon remarquable le sentiment de respect quasi religieux qu’éprouvaient les Afghans pour la vengeance. Arsalan Khan avait tenté d’assassiner son souverain, ce qui constituait un crime impardonnable, passible des pires châtiments. Encore fallait-il l’arrêter. Or il était hors d’atteinte, réfugié dans les défilés arides que les cavaliers les plus téméraires hésitaient à franchir. Timour, assoiffé de vengeance, lui tendit alors un piège. Il lui envoya un coran, sur une page duquel il fit le serment de lui pardonner son méfait. Nulle promesse ne pouvait être plus sacrée, Arsalan Khan retourna à Peshawar et fit acte de soumission. Timour ordonna aussitôt qu’on le décapite. Cette décision devait ternir à jamais sa réputation car, aux yeux d’un peuple pour qui la vengeance est religion et acte d’honneur, la mauvaise foi du roi fut considérée comme un crime aussi ignoble que celui d’Arsalan Khan.
La mort suspecte de Timour Shah
Timour Shah décéda soudainement à Kaboul le 20 Mai 1793, après un règne de 20 ans. (On pense qu’il a peut-être été empoisonné.) Moins porté que son père sur le faste et l’ostentation, il ne se para jamais du Koh-i Noor. Etant mort subitement, il ne désigna clairement aucun successeur, bien que de son vivant sa préférence se portait vers son fils Zaman Shah, qu’il avait élevé au prestigieux poste de gouverneur de Kaboul. Voilà pourquoi à l’annonce de son décès, chacun de ses 23 fils réclama le trône, ce qui entraîna l’Afghanistan dans un long cycle de violences, qui favorisa l’interférence étrangère dans le pays. Son tombeau, inachevé, se situe à Kaboul.


