Le retour du "Grand Jeu" anglo-russe (the Big game)


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Sher Ali et la délégation afghane lors de la conférence d’Ambalah en 1869. En organisant cet rencontre, Lord Mayo, le vice-roi des Indes, voulait renforcer l’amitié anglo-afghane. / Sher Ali Khan (1), prince héritier Abdullah Jan (2), Loynab Shirdel (3)

L’émir Sher Ali, à peine sorti de plusieurs années de guerres fratricides, dut immédiatement faire face à de nouvelles menaces, autrement plus dangereuses pour la pérennité de son règne et menaçant l’existence même de l’Afghanistan. En effet, au Nord, la Russie préparait le second acte du Grand Jeu anglo-russe (The Big Games). Le premier acte de cette lutte d’influence en Asie centrale vit les forces anglaises, vaincues, évacuer le territoire afghan (cf. Première Guerre anglo-afghane). Cette retraite fut suivie par le second règne du père de Sher Ali, l’émir Dost Mohammad, qui adopta une politique de neutralité vis-à-vis des grandes puissances coloniales, aidé en cela par les Anglais qui désiraient, avant tout, un émir fort en Afghanistan. Les Britanniques pensaient qu’avec un pouvoir stable en place, le pays serait d’autant plus difficile à prendre. Et c’est ainsi que pas un seul soldat anglais ou russe ne mit le pied en Afghanistan durant cette période. Mais c’était sans compter les appétits russes dans la région.

L’avancée russe

Les Russes, au cours des règnes de Dost Mohammad et Sher Ali, avancèrent inexorablement vers le Sud. Leur politique d’expansion n’était pas entravée, à la différence de celle de l’Angleterre, par des changements de majorité parlementaire, le pouvoir étant uniquement entre les mains du Tsar. Les armées tsaristes, contraintes à jouer un rôle mineur en Europe, reportèrent leurs ambitions conquérantes en Asie. Or il se trouve que l’Afghanistan est la porte d’entrée de l’Inde, et ceci déjà à l’époque des conquêtes d’Alexandre le Grand. Autant lors de la Première Guerre anglo-afghane, la menace russe était plus virtuelle que réelle, l’Afghanistan étant séparé à l’époque des territoires sous contrôle russe par les steppes Kazakhs et les Khanats d’Asie Centrale (Khoqand, Bokhara, Merv et Khiva), autant cette fois-ci, il en allait tout autrement. Car à partir de 1864, les forces russes avancèrent inexorablement vers l’océan indien, profitant des dissensions existant entre quelques émirs rivaux. En 1865, la ville de Tachkent fut prise et elle fut annexée l’année suivante. En 1868, les Khanats de Bokhara et Khoqand firent soumission et finalement, en 1873, Khiva posa les armes à son tour.

Le contre-poids anglais

Les Anglais, qui avaient misé sur la capacité des Etats musulmans indépendants d’Asie centrale à lutter contre l’armée russe, furent confrontés à une dure réalité : les Russes, en à peine quelques dizaines d’années, avaient réussi à atteindre les rives de l’Amou Daria, limite nord de l’Afghanistan. Or depuis 1849 et l’annexion du Pendjab, cette menace russe sur l’Etat afghan concernait au plus haut point les autorités britanniques. Dorénavant, pour les Anglais, la politique de non-intervention paraissait de plus en plus intenable.

Pendant que les Russes appliquaient de façon constante la même politique expansionniste, loin de là, en Angleterre, deux politiques s’affrontaient. La « Forward policy » qui prétendait que la défense de l’Inde nécessitait de pousser les frontières de l’empire jusqu’à la barrière naturelle du sous-continent indien que représente l’Indou Kouch. De l’autre côté, la « Liberal policy » prétendait que l ‘Indus matérialisait cette frontière et que l’Angleterre devait aider les souverains afghans à maintenir un pouvoir fort afin de constituer un Etat tampon entre les empires anglais et russe. Après l’échec de la « Forward Policy » que constitua la Première Guerre anglo-afghane, la « Liberal Policy » prit le dessus. Les Anglais concentrèrent donc leurs efforts sur le maintien en Afghanistan d ‘un Etat tampon, stable. C ‘est ainsi que Sher Ali, à peine remonté sur le trône, fut aussitôt reconnu, en Mars 1869, par le gouvernement anglo-indien et il reçut, à partir du moment où il étendit son contrôle sur Kaboul, une aide militaire et financière. La deuxième raison de ce soutien était de « couper l’herbe » sous les pieds des Iraniens. En effet, au cours des deux années pendants lesquelles Sher Ali Khan dut se replier sur Hérât, il eut tout le loisir, au grand damne des Britanniques, d’échanger des courriers avec les représentants du Shah de Perse.

Pour sceller cette alliance nouvelle, une conférence fut organisée en 1869 à Ambalah (Inde) entre l’émir Sher Ali et le vice-roi des Indes, Lord Mayo, qui voulait faire part au souverain afghan que dorénavant l’annexion de l’Afghanistan n’était plus dans les projets anglais. Cette rencontre permit de resserrer les liens entre les deux pays : Un pacte de non agression fut signé et une nouvelle aide militaire (armement et munitions) fut accordé au souverain afghan. L’unique point de friction fut le refus anglais de reconnaître le cinquième fils de l’émir, Abdullah Jan, comme prince héritier, arguant du fait que cette nomination ne concernait uniquement que la politique intérieure afghane. A côté de cela, un diplomate d’origine indienne, Ata Mohammad Khan, fut nommé à Kaboul afin de représenter les intérêts de la couronne britannique.

Fort de ce soutien, l’émir consolida son pouvoir. Mais au cours des dix ans qui suivirent, les relations anglo-afghanes ne cessèrent inexorablement de se détériorer, en même temps que les peuples musulmans indépendants d’Asie centrale, Ouzbeks, Turkmènes, Kazakhs, ceux-là même qui devaient constituer un rempart contre les Russes, tombaient les uns après les autres sous la férule du Tsar.

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Commission anglo-russe de 1872 délimitant la frontière Nord de l’Afghanistan.

En 1872, sous la pression des Anglais, soucieux de stopper la marche en avant russe, la frontière Nord Ouest de l’Afghanistan fut délimitée par les deux puissances coloniales et les autorités russes s’engagèrent alors formellement à ne plus intervenir au de-là de l’Amou Daria. Malgré ce geste, le souverain afghan ne se trouvait pas entièrement satisfait du point de vue britannique sur la question afghane. Ces derniers étaient d’accord pour verser une rente annuelle à leur allié afghan, mais ils ne voulaient en aucun cas s’engager plus fermement. Notamment, Sher Ali ne put jamais obtenir aucune promesse formelle d’assistance contre d’autres puissances. La prise de Khiva, la même année, par les Russes n’arrangea pas les choses.

Le souverain afghan, très préoccupé par cet annexion, fit part de ses craintes au gouvernement anglo-indien qui en réponse, prétexta de l’accord anglo-russe de 1872 pour se justifier de leur décision de ne lui fournir aucune garantie de protection supplémentaire. Quelques temps plus tard, l’émir Sher Ali accepta l’arbitrage d’officiers britanniques dans un litige qui l’opposait à la Perse au sujet de la frontière de la province du Sistan. Au terme de ces négociations en 1873, une partie considérable des territoires les plus fertiles fut accordée à la Perse, ce qui fut une autre cause de ressentiment.

La politique étrangère afghane ou le périlleux équilibre anglo-russe

Déçu du comportement de son allié et se sentant trahi, Sher Ali se tourna alors vers la puissance coloniale russe. En 1872, les autorités russes s’étaient engagées à ne plus interférer dans les affaires internes afghanes, qui étaient, d’après les accords qu’ils avaient signés, en dehors de leur zone d’influence. Mais passant outre leurs engagements envers les Anglais, les Russes décidèrent quand même d’ouvrir des pourparlers avec Sher Ali, en vue d’une éventuelle assistance. Ces discussions furent facilitées par la décision de l’émir de maintenir dorénavant un stricte équilibre entre les deux puissances coloniales. Car en vérité, devant l’immobilité de l’Angleterre face aux multiples agressions russes qui permirent aux forces du Tsar de faire main basse sur une grande partie des régions de l’Asie centrale, voisines de l’Afghanistan, Sher Ali redoutait maintenant plus les forces du Tsar que celles de la couronne anglaise. Adoptant la même politique qu’en Perse quelques décennies plus tôt, les généraux russes voulaient faire comprendre à l’émir afghan qu’en aucune façon les Anglais ne pourraient sauver son pays en cas de confrontation avec les formes tsaristes. Devant l’immobilité coupable des Anglais, il revenait à Sher Ali de réviser en faveur des Russes, la neutralité afghane pro-anglaise, appliquée depuis des décennies. Le monarque afghan voulait avant tout préserver l’indépendance de son pays. Mais, il se trouvait devant un dilemme : soit il conservait la même politique étrangère vis-à-vis des Russes et risquait par la même occasion de faire subir à l’Afghanistan le sort des Khanats d’Asie centrale où dorénavant les musulmans étaient opprimés, soit il tentait de se rapprocher des forces du Tsar afin d’essayer de conserver l’indépendance du pays, les Anglais s’étant montré incapables d’exercer leur rôle de protecteur.

Les motivations, au nombre de deux, de ce rapprochement avec la grande puissance du Nord sont évidemment faciles à comprendre, mais elles ont entraîné l’émir et avec lui le pays tout entier dans un jeu dangereux qui à terme aurait put conduire à l’annexion pure et simple de l’Afghanistan par l’une ou l’autre des parties en présence. D’une part, l’émir désirait ôter à la Russie toute raison de légitimer une annexion du territoire afghan, sous prétexte que ce pays aurait représenté une menace potentielle pour la sécurité intérieure russe. Il entra pour cela en contact avec les forces tsaristes par le biais du gouverneur général du Turkestan, Von Kaufmann. D’autre part, le rééquilibrage de la politique extérieure afghane au profit des forces du Tsar, aurait renforcé la position de l’émir au cours de futures négociations, poussant peut-être les Anglais à enfin lui accorder le soutien militaire nécessaire pour permettre à l’Afghanistan de se prémunir face à une possible agression russe. Sher Ali, prudent, appliqua cette politique, en veillant consciencieusement à maintenir un stricte équilibre entre la position afghane et les deux grandes puissances, refusant obstinément l’entrée de son pays aux diplomates russes et anglais.








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