Depuis le début de l’invasion britannique de l’Afghanistan, les Russes s’étaient contentés d’observer les manœuvres anglaises, en simples spectateurs. Mais devant l’impasse de la situation des troupes anglaises, le gouverneur russe du Turkestan, le général von Kaufmann, était maintenant bien décidé à tenter de profiter de l’enlisement politique des Anglais en Afghanistan. Le temps du retour en Afghanistan était arrivé pour leur protégé. C’est ainsi qu’en Mars 1880, après un exil de douze ans, le prince Abdul Rahman Khan, accompagné d’une centaine de cavaliers, traversa l’Amou Daria pour pénétrer sur le sol afghan, dont il était autrefois Wazir (Premier ministre). Afzal Khan, le père d’Abdul Rahman Khan, avait été gouverneur de la province de Balkh, au Nord du pays dans le Turkestan afghan. Le jeune prince, qui avait grandit dans cette région, connaissait parfaitement cette partie du royaume afghan et c’est sans peine qu’il réussit à établir son autorité dessus.
Mais entre temps, les Anglais s’étaient décider à scinder l’Afghanistan en deux entités indépendantes ayant respectivement comme capitale Kaboul et Kandahâr. Le maître de Kandahâr fut choisi en la personne de Sardar Shir Ali, un notable barakzaï. Il revenait au nouveau résident britannique de Kaboul, Sir Lepel Griffin, de trouver un homme, acceptable à la fois par les Anglais et les Afghans, et dont la stature et l’autorité permettraient de rétablir un pouvoir fort à l’intérieur de la seconde future entité afghane, la principauté de Kaboul.
Après quelques vaines semaines passées à tenter de mettre en application leur plan, les Anglais prirent conscience de la réalité de la situation : les Afghans n’étaient nullement décidés à accepter sans réagir les conditions dictées autoritairement par les diplomates britanniques au sujet de la politique intérieure afghane.
L’entrée en contact d’Abdul Rahman Khan avec les forces anglaises.
Quand Sir Lepel Griffin, le résident britannique à Kaboul, fut mis au courant de l’arrivée sur le sol afghan d’un prince de sang de la stature d’Abdul Rahman Khan, il envoya séance tenante un cavalier, porteur d’une lettre, à sa rencontre. Le britannique voulait avant tout avoir connaissance des projets de son interlocuteur et connaître sa position vis-à-vis des Russes, qui l’avaient accueilli en exil pendant plus d’une dizaine d’années. Le messager parvint dans la région du Kataghan, auprès d’Abdul Rahman Khan, le 10 Avril 1880. Le prince afghan s‘empressa de lire le texte à voix haute devant son armée : « Mon ami Sardar Abdul Rahman Khan, je vous informe que le gouvernement britannique est heureux de savoir que vous êtes arrivé sain et sauf en Afghanistan. Nous serions heureux de savoir dans quelles conditions vous avez quitté la Russie et quels sont vos plans et vos intentions ? » Par ce geste, il renforça sa légitimité auprès de ses troupes, car il était maintenant, aux yeux de ses soldats, l’homme avec qui les Anglais voulaient négocier leur départ (et donc leur défaite). Le Sardar afghan adressa en réponse aux Britanniques une missive dans laquelle il s’expliqua : « A mon grand ami Griffin Sahib, représentant de la Grande Bretagne Je suis heureux d’avoir reçu votre lettre exprimant votre joie par rapport à mon arrivée dans la province du Kataghan. Par rapport à votre question sur la façon dont j’ai quitté la Russie, je suis parti avec la permission du vice-roi, le général Von Kaufmann. Ma seule intention est d’aider ma nation dans ce moment de perplexités et de troubles. »
L’ouverture de négociations.
La position d’Abdul Rahman Khan vis-à-vis de la Russie, contentant dorénavant les Anglais, ces derniers ouvrirent des négociations avec lui quant au futur de la ville de Kaboul. Le prince afghan prit d’abord connaissance des projets anglais, mais il ne semblait pas partager le même point de vue que ses interlocuteurs. Notamment, il n’était pas disposé à laisser l’Afghanistan être scindé en deux principautés sous protectorat anglais, même s’il lui était confié le trône de Kaboul. Il s’en suivit, via un intense échange de lettres avec le résident anglais, un « marchandage » quant aux compensations britanniques à son égard. Abdul Rahman voulait obtenir le maximum de devises possibles pour permettre, une fois les troupes anglaises parties, la pacification du pays. Mais, ne voulant pas froisser les diplomates anglais, il décida de freiner ses demandes quant à la partition du pays afin de mieux concentrer ses efforts sur l’application de sa principale exigence : le retrait total des forces d’invasion anglaise du sol afghan, et ceci dans les plus brefs délais. Il pensait avoir tout le loisir de reconquérir plus tard la ville de Kandahâr, une fois les Anglais partis. Au terme de ces discussions, il obtint de la puissance occupante des armes, des munitions mais surtout une aide financière conséquente. Pour couronner les importantes avancées qui lui avaient été accordées, il réussit à obtenir le retour à la situation prévalent avant la guerre, c’est-à-dire l’absence totale de diplomate ou de soldat anglais sur le sol afghan, les intérêts de l’Angleterre devrant être représentés par un musulman indien. Tout au long de ces pourparlers, il usa de tous les subterfuges possibles pour retarder sa rencontre avec le résident Griffin. En effet, pour le Prince, tout le jeu consistait à se rapprocher de la puissance coloniale afin d’obtenir le plus de compensations possibles, sans franchir la limite qui aurait fait de lui un collaborateur à l’image de Yakoub Khan.
Le soutien de la population afghane.
Par un savant dosage de diplomatie et de menaces, Abdul Rahman Khan parvint à force de persuasions à apparaître aux yeux des Anglais comme un interlocuteur fiable et indispensable, alors que du côté des Afghans, il passait pour être l’homme qui pourrait fédérer les efforts afin de repousser l’envahisseur. Il gagna notamment le soutien des chefs de tribu en multipliant les appels à la résistance et en faisant dire, dans toutes les villes qu’ils traversaient, que ses troupes apportaient les armes et les munitions nécessaires pour chasser les infidèles du pays. Il fit ainsi distribuer des tracts lors des prières du vendredi afin de faire circuler la nouvelle : « Ô musulmans, je ne suis pas venu pour affronter les Afghans qui sont de vrais croyants, mais pour combattre les infidèles. Nous sommes tous les esclaves de Dieu et combattre les infidèles est notre devoir. » Sous prétexte de financer la guerre sainte, tous les chefs de villages durent contribuer financièrement à l’entretien de l’armée et la population fut elle aussi mise à contribution, en effet dans chaque village, toutes les deux maisons, un mouton ou un sac de blé devaient être remis en tant que participation à l’effort de guerre.

