Incarnation de la résistance afghane pendant deux décennies, Ahmad Shah Massoud est mort le 9 septembre 2001 dans un attentat perpétré par deux Tunisiens à la solde d’al-Qaïda.
L’apprentissage
Ahmad Shah est né en 1953 à Bazarak, petite localité de la vallée du Panjsher, dans une famille de notables (son père, Dôst Mohammad, était colonel dans l’armée afghane). Il passe une partie de son enfance à Hérât, où son père est brièvement affecté, et à Kaboul, où il a pour voisin le futur président communiste Nadjiboullah). Puis, en 1964, il intègre le lycée français Esteqlâl (« Indépendance »). À la fin de ses études secondaires en 1971, il ne suit pas l’avis des ses professeurs qui le poussent à solliciter une bourse pour étudier en France. Ahmad Shah et s’inscrit à l’Institut polytechnique de Kaboul pour suivre des études d’architecte.
En 1972, il rejoint les mouvements islamistes. Il assiste l’ingénieur Habîb-or-Rahmân dont la mission consiste à tenter de rallier des officiers de l’armée à la cause islamiste. À partir de 1974, les islamistes afghans doivent faire face à la répression orchestrée par le régime Daoud. À l’instar d’un grand nombre de dirigeants islamistes, Ahmad Shah prend le chemin du Pakistan. Il retourne en Afghanistan en juillet 1975 pour participer à la tentative de coup d’État. À la tête de trente-sept hommes, il tente de soulever son Panjsher natal.
Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1975, il s’empare du poste de Rokha situé dans la partie centrale de la vallée (deux autres groupes s’occupaient du haut et du bas de la vallée). Mais au petit matin, la population locale prend les islamistes pour des brigands, appelle l’armée à la rescousse et s’allie à elle pour les chasser. Massoud et ses hommes prennent la fuite et trouvent refuge au Pakistan. L’échec de l’insurrection de 1975 entraîne la division de l’islamisme afghane et la marque le début d’un duel politique et idéologique entre Massoud et Hekmatyâr.
Le 18 mai 1979, Massoud et ses compagnons abandonnent leur exil pakistanais et s’infiltrent dans la province du Nouristan où ils adoptent le pakol, la coiffe typique de cette région. Début juin, ils atteignent le Panjsher et attendent d’avoir le soutien de la population pour lancer l’insurrection. Contrairement à l’épisode de l’été 1975, celle-ci les reconnaît comme des résistants légitimes. Toutefois, un autre homme, Ahmad Jan Pahlawan, notable local, ancien lutteur de haut niveau et capitaine de l’équipe régionale de bozkachi, entend la libérer du joug communiste.
Les combats éclatent dès la seconde semaine de juin. Le 1er juillet le Pansjher est entièrement contrôlé par les insurgés. Massoud met alors en application les préceptes de Mao et poursuit les forces gouvernementales hors du Pansjher et concentre ses attaques le long de la route de Salang, artère vitale qui relie Kaboul aux provinces septentrionales. En outre, la lutte pour le pouvoir entre Ahmad Jan Pahlawan et Ahmad Shah Massoud prend fin à l’automne 1979. Accusé d’accueillir dans le Pansjher des communistes membres du parcham, Ahmad Jan Pahlawan est arrêté, condamné à mort puis exécuté en avril 1980. Organisation et tactique : les années de lutte contre les Soviétiques
Pratiquement inexpérimenté, Ahmad Shah Massoud va, entre 1980 et 1982, jeter les bases de l’organisation et peaufiner la tactique militaire qui allait construire sa légende.
Dans un premier temps, il met en pratique les tactiques de guérilla de Mao, Guevara, De Gaulle, Giap ou de Sun Zi, apprises en autodidacte, et harcèle les convois soviétiques qui ravitaillaient Kaboul par la route de Salang. Il sait également qu’il ne faut pas affronter de face un ennemi supérieur, mais qu’il est préférable de le laisser pénétrer à l’intérieur de ses lignes de défense pour mieux l’isoler de ses lignes arrière. Rapidement, ses succès attirent l’attention de l’état major soviétique qui lança six opérations sur le Panjsher entre 1980 et 1983.
Outre son génie militaire, Massoud fait preuve d’aptitudes pour l’organisation. Assez rapidement il met en place une armée régulière dotée d’une chaîne de commandement structurée et d’unités mobiles. De plus, il organise un réseau de renseignements de premier plan (du simple citoyen aux généraux afghans et soviétiques). Le déroulement de l’offensive Panjsher 7 illustre l’efficacité de cette organisation.
Les soviétiques préparaient pour avril 1984 une offensive d’envergure sur le Panjsher alors que la trêve conclue avec Massoud l’année précédente touchait à sa fin (Massoud n’avait pas souhaité la prolonger). Ce dernier, averti de l’imminence des bombardements par ses espions, ordonne l’évacuation des villageois vivant à l’entrée et dans la partie basse de la vallée. Le 19 avril il tend une embuscade à un convoi de carburant qui empruntait la route de Salang. 70 camions sont détruits. Il fait également sauter deux ponts avant d’organiser, le 20 avril, le repli de ses 5 000 combattants dans les montagnes ou les vallées avoisinantes.
Au même moment, la vallée est soumise à un terrible bombardement aérien. Trente-six bombardiers à haute altitude TU-16 Badger, secondés par des chasseurs-bombardiers Su-24 Fencer, spécialisés dans l’attaque de villages à la bombe incendiaire de 500 kg, des Su-25 Frogfoot ainsi que toute la panoplie des hélicoptères soviétiques, déversent un tapis de bombe sur le Panjsher. Ce dispositif aérien est piloté depuis des Antonov An-12 transformés en QG volants.
Les bombardements sont le prélude à une offensive terrestre dans laquelle les soviétiques engagent 20 000 soldats, dont 5 000 Afghans. Entre le 22 et le 30 avril, les colonnes blindées soviétiques s’avancent jusqu’à Khenj. Elles ont parcouru 60 km en 8 jours. Des mines et des attaques sur leurs flancs ralentissent la progression soviétique qui est appuyée par des unités héliportées. L’une d’entre elles est envoyée en amont à Dash-e Ravat. Mais, coupée de sa base arrière (Dash-e Ravat est à 20 km de Khenj), elle est taillée en pièces par les moudjahidin. Jusqu’au 7 mai, les Soviétiques et l’armée afghane essaient de prendre au piège les hommes du commandant Massoud en progressant dans les vallées voisines. Mais, ne parvenant pas à leurs fins, ils abandonnent le Panjsher et les vallées voisines, tout en laissant des troupes afghanes dans des positions fortifiées à Anawa, Rokha, Bazarak et Pechgour.
Vers 1983-1984, Ahmad Shah Massoud abandonne les actions coup de poing pour adopter une stratégie plus offensive, bâtie autour d’unités mobiles professionnelles, dont le but était d’éparpiller les troupes soviétiques sur plusieurs fronts. L’attaque contre le fort de Pechgour en 1985 lui permet de tester la coordination et l’efficacité de ses hommes qui allaient porter la guerre en dehors du Panjsher.
Le camp de Pechgour est protégé par des chars d’assaut (dont certains étaient enterrés), des obusiers (efficaces pour déloger les assaillants retranchés dans les montagnes entourant le fort), des mines, un réseau de barbelés et des sacs de sable. En outre, il est défendu par 500 soldats de l’armée afghane.
À peu près autant de moudjahidin sont impliqués dans cette opération qui débute au crépuscule (pour éviter les redoutables hélicoptères de combat soviétiques). Tout d’abord, les tirs de l’artillerie se concentrent sur les émetteurs radio et les routes de ravitaillement afin d’isoler le fort. Ensuite, une fois ces premiers objectifs neutralisés, les moudjahidin s’attaquent aux dix postes avancés qui entourent le fort. Puis, l’artillerie lourde vise le fort qui tient jusque tard dans la nuit. Les défenses ainsi prises à revers, les hommes du commandant Massoud ouvrent une brèche. 110 soldats afghans sont faits prisonniers (ils vont mourir peu après lors d’une contre-offensive soviétique). Ayant prouvé sa capacité d’action, Massoud abandonne le fort. Quelques semaines après cette démonstration, les Soviétiques lancent en représailles l’offensive Panjsher 9.
Fort de cette maîtrise tactique et certain de l’efficacité de ses hommes, Ahmad Shah Massoud entreprend de sortir de sa base du Panjsher. En 1986 il remporte des victoires probantes à Farkhar (province de Takhar) et Nahrin (province de Baghlan). Il continue à étendre son influence hors du Panjsher en 1987 grâce à la création de la Shura-e Nazar (Conseil de supervision) qui accueille des commandants locaux de tous bords, transcendant la logique des partis. L’objectif de la Shura est de fédérer des commandants afin de mener des opérations de plus grande envergure. En même temps, la Shura permet à Massoud de lutter plus efficacement contre Gôlbouddine Hekmatyâr qui ne se prive pas d’attaquer ses positions (en septembre 1981, le commandant Massoud doit affronter en même temps une offensive soviétique et les combattants d’Hekmatyar). Ce Conseil de supervision, outre ses fonctions militaires, se double d’une fonction administrative, recréant ainsi un semblant de structures étatiques. En 1990, Ahmad Shah Massoud tente d’aller plus loin en créant, avec les commandants Djalâlouddine Haqqani (Hezb-i Islami faction Khales) et Bilal Nayram, le Conseil des commandants. La création de cet organe répond à l’incapacité des responsables politiques des partis à s’entendre en vue de prendre le pouvoir après le départ des Soviétiques. Le Conseil des Commandants ouvre une représentation à Peshawar. Son bureau politique est dirigé par Younous Qanouni, un proche du commandant Massoud, qui est aussi le porte-parole attitré du Conseil. Néanmoins, son influence ne pénètre que modestement dans le sud et l’ouest du pays (en dépit de la présence d’Ismaël Khân). De plus, les chiites hazaras ne souhaitent pas adhérer à cette nouvelle structure. Néanmoins, Ahmad Shah Massoud parvient à étendre son influence aux provinces du nord-est de l’Afghanistan (Badakhshan, Koundouz, Takhar, Baghlan, Balkh et Samangan). Il peut aborder en position de force la fin du règne du président communiste Nadjiboullah.
Les années de pouvoir Première bataille de Kaboul
Dans la course qui s’engageait pour être sacré Fateh-e Kaboul (libérateur de Kaboul), Massoud bénéficie de l’appui décisif de Rachid Dostom qui rallie la Shura-e Nazar. Son adversaire, Gôlbouddine Hekmatyâr. Ce dernier lance une offensive dans la nuit du 24 au 25 avril depuis ses positions du Logar en dépit de la signature des Accords de Peshawar le 24 au soir qui lui garantissent le poste de Premier ministre pour une durée de 6 mois. Face à cette offensive, le tout jeune gouvernement moudjahidin décide de créer un Conseil pour la sécurité de Kaboul composé de commandants de six partis (Massoud pour le Djamiat, Abdoul Haq pour le Hezb-e Islami faction Khales, Didar pour le Jabha, Haji Cher-Alam pour l’Ittihad, le Mawlaoui Seddiqôllah pour le Harakat, et, enfin, Chah Rokh pour le Mahaz), et placé sous la direction d’Ahmad Shah Massoud, ministre de la Défense en titre. Grâce au pont aérien mis en place par Rachid Dostom, les troupes gouvernementales parviennent à repousser le Hezb-i Islami le 26 avril au soir (le général Baba Jan joue aussi un rôle important aux côtés des forces gouvernementales). Ahmad Shah Massoud vient de remporter la première des sept batailles de Kaboul.
Deuxième bataille de Kaboul
Le 10 août 1992, pour manifester sa désapprobation face au maintien des combattants du Djunbesh-e Melli de Rachid Dostom à Kaboul, Gôlbouddine Hekmatyâr lance une offensive sur la capitale qui prend fin le 23 août par la conclusion d’un cessez le feu (applicable le 29 août). L’efficacité des miliciens de Dostom permet une nouvelle fois d’enrayer la tentative du Hezb-e Islami. Les combats font 2 400 morts et 9 000 blessés. Ils provoquent également la fuite de milliers de kaboulis, ainsi que la fermeture des principales représentions diplomatiques.
Troisième bataille de Kaboul
La décision du président Rabbani de proroger son mandat déclenche les hostilités dans la capitale. Le 5 décembre 1992, les combattants du Djamiat et de l’Ittihad affrontent le Hezb-e Wahdat pour le contrôle des quartiers ouest de la ville. Le 9 décembre, en réponse à de violents affrontements ayant opposé ses hommes à ceux du commandant Massoud dans la zone de l’aéroport, Rachid Dostom bombarde le ministère de la Défense.
Grâce à la complicité de Dostom, le Hezb-e Islami parvient à s’emparer du fort de Bala Hissar, une position stratégique située à l’intérieur de la ville. Le 19 janvier, Massoud entreprend de repousser le Hezb-e Islami hors de la capitale avec l’aide de Rasoul Sayyaf et du général Baba Jan. Le Hezb-e Islami contre-attaque et s’empare de Chehl-Setoune. Dostom reste neutre, alors que le Hezb-e Wahdat tente de profiter de la situation pour renforcer ses positions dans les quartiers ouest de Kaboul. La troisième bataille se termine par un cessez le feu informel qui entre en vigueur le 15 février 1993. Le 7 mars, à l’instigation de l’Arabie Saoudite et du Pakistan, les leaders des différents partis parviennent à s’entendre pour ramener la paix en Afghanistan. Gôlbouddine Hekmatyâr accepte de reconnaître la légitimité du président Rabbani (élu de manière contestable le 29 décembre 1992) mais, en contre partie, il obtient le renvoi d’Ahmad Shah Massoud du ministère de la Défense sans que celui-ci ne soit consulté par Rabbani sur la question. Une commission, formée d’un membre du Hezb-e Islami et d’un représentant du Djamiat-e Islami (Younous Qanooni en l’occurrence), prend la direction du ministère. Mais ces accords ne contentent pas les autres partis : le Djunbesh de Dostom n’a pas été convié aux négociations et la question de la légitimité du président Rabbani n’est pas résolue malgré les apparences.
Quatrième bataille de Kaboul
En outre, les résultats militaires de la troisième bataille de Kaboul ne contentent personne. Massoud souhaite reprendre le terrain cédé au Hezb-e Islami. Rasoul Sayyaf veut en découdre avec les chiites du Hezb-e Wahdat qui ont eux aussi bénéficié des combats précédents pour renforcer leurs positions dans la capitale. C’est sans réelle surprise que les affrontements reprennent en mai 1993. Ils débordent le cadre de la capitale à l’automne 1993 avec des affrontements à Tagab et Najrab (province de Kapisa) et à Sarobi. La quatrième bataille de Kaboul se solde par un statu quo sur le plan militaire. Mais, elle allait se révéler d’une grande importance politique. En effet, alors que Rachid Dostom est resté neutre, la shura de Koundouz (compsée d’éléments du Djamiat et de l’Ittihad) attaque par surprise le port fluvial de Sher Khan Bandar (province de Koundouz) défendu par des combattants du Djunbesh.
Pourquoi cette attaque ? Assem Akram avance plusieurs explications dans son ouvrage Histoire de la guerre d’Afghanistan. Tout d’abord, il évoque la rivalité des deux hommes exacerbée par la lutte qu’ils se livraient pour le contrôle des provinces du nord. Dostom avait réussi à supplanter Massoud dans six provinces (Baghlan, Samangan, Jowzjan, Balkh, Sar-e Pul et Faryab), rendant impossible toute continuité géographique avec Ismaël Khân (qui affrontait Dostom pour le contrôle de Maymana à cette période) à l’ouest. De plus, Dostom s’était rapproché du président Rabbani au point que ce dernier confia au général ouzbek la garde du présidentiel lorsqu’il se rendit en visite en Arabie Saoudite. Rabbani cherchait sans doute à contre balancer la puissance militaire du commandant Massoud en se rapprochant d’un autre poids lourd militaire. Ahmad Shah Massoud sentit le danger et décida donc de passer à l’offensive à Sher Khan Bandar afin de forcer Rabbani à faire un choix entre les deux hommes. Mais, sous la pression du président Rabbani, il remit la ville conquise au Djunbesh. Dès lors, selon Assem Akran qui a vécu ces événements de l’intérieur, Massoud et Ismaël Khan décident d’évincer Dostom du nord du pays. Celui-ci entreprend de son côté un rapprochement avec le Hezb-e Islami de Gôlbouddine Hekmatyâr.
Cinquième bataille de Kaboul
Elle débute le 1er janvier 1994 par une attaque surprise du général Dostom sur le palais présidentiel. Ses hommes furent stoppés par la contre-offensive du Jamiat et de l’Ittihad de Rasoul Sayyaf. Rapidement, Gôlbouddine Hekmatyâr se rangea aux côtés de Dostom pour former le Conseil supérieur de coordination de la révolution islamique d’Afghanistan. Le Jabha-e Melli et le Hezb-e Wahdat décidèrent de soutenir les revendications politiques du Conseil – démission de Rabbani, désignation d’un nouveau gouvernement de transition -, laissant le soin au Djunbesh et au Hezb-e Islami de mener les opérations militaires. Le gouvernement reçoit le renfort du Hezb-e Islami faction Khales et du Harakat-e Enqelab. Les combats s’enlisent au bout de quelques jours. On déplore néanmoins un millier de morts pour le mois de janvier, et 200 000 kaboulis quittent la capitale. Le chaos règne à Kaboul jusqu’au printemps suivant et l’arrivée des taliban.
Sixième bataille de Kaboul
Dans un premier temps les taliban liquident les positions du Hezb-e Islami. Massoud profite de cette situation pour attaquer le Hezb-e Wahdat, dont les positions se trouvent entre les siennes et celles des taliban. Entre le 6 et le 14 mars 1995 il parvient, avec l’aide des hommes de Rasoul Sayyaf et du Harakat-e Islami, à éliminer le Hezb-e Wahdat de la capitale, et à repousser les taliban à une vingtaine de kilomètres de celle-ci. Les forces gouvernementales contrôlent alors 80 % de la capitale. En outre, les troupes gouvernementales sont, pour la première fois, maîtres de Kaboul.
Septième bataille de Kaboul
Après avoir conquis Hérat en septembre 1995, les Taliban se focalisent sur la capitale. Dès le mois suivant ils lancent une grande offensive qui leur permet de s’emparer de certaines hauteurs surplombant la ville qui est alors à nouveau sous la menace de tirs de roquettes. Massoud teint près d’un an avant de donner l’ordre de quitter la ville qui tombe aux mains des étudiants en religion le 26 septembre 1996. Bilan de quatre années de pouvoir
Le passage au pouvoir de Massoud reste aujourd’hui très critiqué, notamment en raison de son attitude jugée passive envers les agissements de Rasoul Sayyaf. Entre mai et juin 1992, les frictions entre les partis issus de la résistance se cristallisent autour de l’attribution du ministère de la Sécurité nationale, héritier du Khad, les services secrets du régime communiste. Outre ses attributions, ce ministère bénéficiait de larges crédits, ce qui en faisait une proie convoitée par tous les partis et certaines puissances étrangères désireuses de s’emparer des dossiers secrets constitués par le régime communiste.
Le commandant Massoud, qui contrôlait déjà le ministère de la Défense et le conseil de sécurité de Kaboul, chercha à placer un de ses fidèles à la tête du ministère. Toutefois, le général Yahya Nawroz (Harakat-e Enqelab) avait été désigné par les Accords de Peshawar du 24 avril 1992. Cependant, les combattants du commandant Massoud l’empêchèrent de prendre ses fonctions. Mais la donne changea lorsque le Hezb-e Wahdat décida de rejoindre le gouvernement intérimaire (il n’avait pas signé les accords de Peshawar, se réservant la possibilité de les ratifier plus tard). Dès lors, il devint nécessaire de leur faire une place au sein du gouvernement. Le président Mojaddedi décida de leur attribuer le ministère de la Sécurité nationale qui échappait ainsi au commandant Massoud. Néanmoins, le général Khoda-é-Dad Hazara fut ; lui aussi, empêché de prendre ses fonctions, son ministère était alors aux mains des hommes d’Ahmed Shah, le ministre de l’Intérieur, affilié à l’Ittihad-e Islami.
La situation ne pouvait que déboucher sur des affrontements armés entre deux partis qui se vouaient une haine profonde. Les combats débutèrent le 3 juin 1992. Si l’on se fie à l’organigramme alors en vigueur à cette époque, il revenait au commandant Massoud en tant que ministre de la Défense, et à son bras droit le docteur Abdurrahmane (chef du Conseil de sécurité de Kaboul), de faire appliquer la décision du président reconnu, à savoir permettre au général Khoda-é-Dad Hazara de prendre ses fonctions. Il n’en fut rien. Les combats ensanglantèrent la capitale jusqu’au 26 juin, date à laquelle le Hezb-e Wahdat parvint à installer son homme lige au poste de ministre de la sécurité nationale.
Le deuxième acte fut plus tragique. Il se déroula le 13 février 1993, et eut pour théâtre le quartier chiite d’Afchar Mina. Depuis le 19 janvier, les hommes du commandant Massoud, soutenus par ceux de Rasoul Sayyaf, tentaient de déloger le Hezb-e Islami de ses positions kaboulies à partir desquelles partait une pluie quotidienne de roquettes. Après une première avancée victorieuse, Massoud dut faire face à une violente contre-offensive orchestrée par Golbouddine Hekmatyâr alors que le Hezb-e Wahdat cherchait à progresser par l’ouest. Mais, le parti de l’Unité islamique fut repoussé par l’effort conjoint des combattants de la Shura-e Nazar de Massoud et de l’Ittihad-e Islami de Rasoul Sayyaf qui réussirent à pénétrer dans le quartier d’Afchar-Mina où des hommes du commandant Massoud soudoyés par Rasoul Sayyaf se livrèrent au massacre de centaines de civils chiites, principalement des enfants, des femmes et des vieillards. Dans un article paru dans L’Express du 14 janvier 1999 le commandant Massoud affirmait ne rien savoir sur ce qui s’était passé à Afchar-Mina le 13 février 1993. En petits comités, Massoud maudissait Sayyaf, mais il ne pouvait le condamner publiquement pour des raisons politiques et militaires.
Dans un autre registre, le commandant Massoud est considéré comme un piètre homme politique en Occident. Certes, il a soutenu envers et contre tout le président Rabbani alors que ce dernier n’a pas hésité à utiliser Dostom ou Hekmatyâr pour le ramener dans son giron et servir ses intérêts. Légaliste selon les uns, peu doué pour la chose politique selon les autres Massoud n’a pas su ou voulu se rapprocher du président Mojadeddi alors qu’une alliance a été évoquée. Qu’aurait-elle changé ? Mojaddedi dirigeait un parti pachtoune conservateur d’obédience royaliste. Les deux hommes auraient pu proposer une alternative modérée aux personnages plus radicaux (Rabbani, Hekmatyâr et Sayyaf) et entraîner dans leur sillage les tradi-modérés pachtounes.
Il est impossible d’affirmer qu’un revirement de Massoud aurait permis de changer la donne dans une ville qui accueillaient depuis le 20 avril 1992 tous les détenus de la prison de Pôl-e Tcharki récemment libérés. Pour la plupart ils se retrouvèrent dans une ville où les armes circulaient à profusion, et où les services de police étaient inexistants. Dans un tel contexte, il était pratiquement impossible au commandant Massoud de ramener l’ordre dans la capitale, d’autant plus que le soutien pakistanais rendait Hekmatyâr intransigeant. Massoud a démontré qu’il était un organisateur hors pair, aussi doué pour la politique (création du Conseil des commandants en 1990) que pour la stratégie militaire. Néanmoins, il ne fut pas adapté à la situation de Kaboul, pas assez vénal pour réussir au milieu des requins assoiffés de pouvoir et dont les ambitions et les moyens étaient renforcés par des soutiens étrangers.
Sa finesse politique et sa stature unique sur la scène afghane et internationale sont indiscutables. Il est parvenu à rassembler autour de lui ses anciens ennemis. Le fier général Dostom s’est mis en début d’année 2001 à son service. Il a accepté de reprendre la lutte sous les ordres du commandant Massoud dans une région de la province de Balkh où sa seule issue est de combattre ou de mourir. Le retour de Karim Kahlili, le leader du Hezb-e Wahdat, s’est fait dans les mêmes conditions. Dans les mois qui ont précédé sa mort, d’autres figures de la scène politico-militaire afghane se sont rapprochées du commandant Massoud (Abdoul Haq, Hamid Karzaï notamment).
Favorable à un régime démocratique respectueux des droits de l’homme et représentatif de tous les afghans, Ahmad Shah Massoud n’a pas eu le temps de mettre en place son programme politique. Il n’a jamais bénéficié d’une stabilité intérieure suffisante pour imposer sa vision moderne de l’Afghanistan à une société profondément traditionaliste.





