Une enquête réalisée par IWPR (Institute for War and Peace Reporting) dans la province septentrionale de Takhar a révélé une succession de récits d’enlèvements d’assauts brutaux. Un chef de milice nie toute implication, alors que les officiels disent simplement que les gens devraient recourir aux moyens légaux pour faire avancer leurs plaintes, un chemin difficile lorsque les institutions locales tendent à favoriser les puissants au détriment des faibles.
Au niveau national, le gouvernement afghan semble ne pas vouloir ou ne pas pouvoir réfréner les seigneurs de la guerre, et certains avancent qu’il ignore le problème à ses risques et périls, dans la mesure où ces hommes forts font non seulement la loi sur le terrain mais ont également été autorisés à pénétrer et à influencer les institutions étatiques.
Habib Rasoul, un habitant de Takhar, ne peut pas parler de sa femme sans verser des larmes de douleur et de rage. Pendant les trois derniers mois, il n’a pas eu de nouvelles d’elle. « Le commandant Piram Qol a kidnappé ma femme alors que j’étais à Kaboul pour aider mon frère malade », déclare-t-il. « Je n’ai pas la moindre idée de ce qui lui est arrivé. Je suis allé dans chaque bureau, je me suis plaint à chaque responsable, mais personne ne va m’aider. Tous ont peur de Piram Qol ».
Selon Habib, l’enlèvement avait pour but de le punir d’avoir participé à une manifestation en avril contre la domination des commandants de milices locales dans la province. « Le gouvernement ment lorsqu’il dit qu’il contrôle le pays », dit-il amer. « Il n’y a pas de gouvernement ici, uniquement des commandants locaux qui contrôlent nos destinées. L’Otan et la Fias (Force internationale d’assistance à la sécurité) sont occupées dans le sud et ils nous ont laissé entre les griffes de commandants locaux qui sont plus dangereux que les taliban ».
La province de Takhar, au nord de l’Afghanistan, à la frontière avec le Tadjikistan, reçoit peu d’attention du gouvernement de Kaboul ou des forces militaires étrangères en comparaison avec les violentes et volatiles provinces du sud. Alors que la Fias et l’Armée nationale afghane affrontent les néo taliban dans des batailles rangées, notamment dans les provinces de Kandahâr, Helmand et d’Ourouzgân, Takhar, à l’image d’autres régions du Nord, est restée relativement calme. Ainsi, la province a été livrée à elle-même.
Au début des années 1990, lorsque les moudjahiddine qui avaient combattu les Soviétqiues étaient au pouvoir, la province de Takhar était contrôlée par le Djamiat-e Islami, l’une des factions les plus importantes du Front uni (antitaliban). Lorsque le Djamiat a accompli sa mutation, passant de groupe armé à organisation politique officielle, les habitants de Takhar se sont plaints du fait que la plupart des hommes forts sur le terrain n’ont pas cédé le pouvoir et utilisent encore leur influence et leurs armes pour gouverner la province.
« J’ai été menacé de mort six fois par ces commandants locaux », affirme Habib. « Vous pouvez aller dans n’importe quel bureau, de celui occupé par le plus petit fonctionnaire à celui du gouverneur, ils ne peuvent agir contre ces commandants car ils ont peur d’eux. » « Nous ne savons pas vers qui nous tourner », ajout-t-il.
Habib est l’une des centaines de personnes qui affirment avoir été victimes des chefs de guerre dans la province de Takhar. La plupart des personnes interviewées pour cet article ont refusé de donner leur nom et ont semblé craindre pour leur vie.
Un homme âgé de 31 ans, tenait une photo de ses deux fils, âgés de huit et six ans. Il s’est mis à pleurer en racontant son histoire. « L’année dernière, le commandant Piram Qol a pris mes deux fils dans ma maison. Il les a tués, a mis leurs corps dans un sac qu’il a jeté dans la rivière », a-t-il déclaré alors que des larmes coulaient sur ses joues. Il a affirmé que les assassinats étaient un châtiment pour ses protestations continues contre les chefs de guerre locaux. « Lorsque Piram Qol m’a pris mes deux fils, il m’a dit : “ c’est ta punition pour ta propagande contre les commandants” ». « Je suis allé partout. Je voulais qu’on me rende justice. Je voulais venger les assassinats. Mais tout le monde m’a dit d’oublier. Personne ne m’a écouté ».

- Piram Qol (à gacuhe)
- Piram Qol a participé à la visite du commandant Massoud (droite) en Europe au printemps 2001. Au centre, le commandant Anwari. Crédits : Omaid Weekly
Le mollah Piram Qol était un commandant puissant du Djamiat-e Islami dans la province de Takhar avant que ne débute le programme national de désarmement qui a suivi la chute des taliban en 2001. Piram Qol affirme qu’il disposait de 5 000 hommes armés sous ses ordres à cette époque. Aujourd’hui, il est l’un des neuf députés de la province de Takhar. Il siège à Kaboul où il œuvre à façonner le futur de l’Afghanistan.
Piram Qol rejette toutes les allégations qui le lient à des enlèvements et à des meurtres. « C’est un mensonge », a-t-il dit à l’IWPR. « Ces accusations sont fausses. Les gens qui m’accusent sont des taliban ou ont des liens avec les taliban. Ils tentent juste de créer un fossé entre le gouvernement central et les anciens commandants. Ils tentent de pousser les moudjahiddin à agir contre le gouvernement et à fragiliser le régime ».
Piram Qol insiste sur deux points : il n’a pas d’homme armé sous ses ordres et il a remis toutes ses armes au cours des programmes DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration) et DIAG (Désarmement des groupes armés illégaux).
Généreusement financés et soutenus par les Nations unies, les programmes DDR et DIAG ont cherché à réduire le nombre d’hommes en armes et à casser les groupes paramilitaires auxquels ils appartenaient. Mais, même les partisans de ces programmes admettent que les objectifs élevés qui ont été initialement fixés n’ont pas été atteints.
Cependant, Piram Qol a maintenu de façon catégorique qu’il avait fait la transition de commandant de milice à parlementaire. « Je suis un représentant du peuple », dit-il. « Je suis du côté du gouvernement et je travaille dans le cadre de la loi », a-t-il ajouté. Quiconque a des griefs contre lui est encouragé à chercher une réparation par la voie légale, a-t-il précisé. « Laissons leur faire la preuve de leurs accusations. Aujourd’hui, nous avons des lois, une force de police, des procureurs et des tribunaux. Les accusations proférées hors de ces institutions sont simplement des tentatives visant à faire porter le chapeau à quelqu’un ».
Le gouverneur de la province de Takhar, Latif Ibrahimi, abonde dans ce sens. « Si quelqu’un profère des accusations, le gouvernement dispose de procédures claires pour les traiter », a-t-il dit à l’IWPR. « Lorsqu’un crime est commis, il y a le chef du district, le chef de la police puis les tribunaux. Les gens devraient passer par ses canaux et le gouvernement agira en accord avec la loi ».
Le gouverneur nie que son administrationsoit, de quelconque manière, intimidée par les commandants. « Nous appliquons la loi de la même manière pour tout le monde », affirme-t-il. « Nous ne sommes pas sous l’influence des commandants. Mais nous ne pouvons pas punir les gens sur la base d’allégations. L’accusateur doit apporter la preuve de ses dires ».
Les victimes disent que le gouvernement ne veut pas ou ne peut pas les aider. Daulat Bibi, 40 ans, a raconté à l’IWPR qu’elle a été violée par treize hommes loyaux à un commandant local. « J’ai été hospitalisée pendant un mois et demi », dit-elle. « Je suis allée au siège du chef du district, mais personne ne m’a écoutée. Ceux qui m’ont violée sont libres, le gouvernement n’a pas daigné les arrêter. Je suis allée partout mais les gens m’ont dit qu’aucune loi ne pouvait rien faire contre ces commandants et m’ont conseillée d’oublier ».
Les organisations de défense des droits de l’Homme confirment que le gouvernement ne semble pas capable de résister au pouvoir des commandants et que les gens qui ont des griefs ont le plus souvent peu de recours.
« Ces gens sont vraiment démunis », reconnaît Mohammad Zahir Zafari, responsable de la région nord au sein de la commission indépendante afghane des droits de l’homme. « Dans le passé, ces commandants ont détruit leurs maisons. Mais aujourd’hui ces mêmes commandants sont nommés à des postes de chef de district, de chef de la police etc. Vers qui les gens sont censés se tourner pour défendre leurs droits ? », interroge-t-il.
L’organisation de Zafari reçoit en moyenne quatre plaintes hebdomadaires contre des commandants. Mais, dans la plupart des cas, lorsque les poursuites aboutissent devant les tribunaux, ceux-ci statuent en faveur des commandants. « Il y a cinq mois, le fils d’un commandant local peu important a violé un garçon de dix ans dans le district de Bangi », raconte M. Zafari. « Le garçon a été blessé, son intestin a été perforé. Toutefois, lorsque son père a essayé d’attaquer en justice le commandant, il a échoué. Le commandant a utilisé son argent et son influence et l’affaire a été réglée en sa faveur. Il a des centaines de cas similaires », ajoute-t-il. « C’est un désastre dans cette région ».
Un membre du conseil de la province de Takhar qui souhaite garder l’anonymat a affirmé que les commandants incarnent la loi. Chaque commandant a créé son propre gouvernement local dans les districts, affirme-t-il. « Ils font ce qu’ils veulent sans se soucier de la loi. Personne, pas même les intuitions du gouvernement central, ne peut agir sans leur permission ».
Il cite l’exemple de l’opposition d’un commandant à la nomination d’un maire dans une bourgade du district de Chah Ab, dans la province de Takhar. « Le maire a été déposé à peine avait-il mis les pieds dans son bureau », a-t-il dit. « Le commandant lui a dit : “je dirige cet endroit depuis des années et j’ai le pouvoir. Quiconque veut être nommé maire doit d’abord recevoir ma permission. »
Il existe de nombreux cas similaires, selon le conseiller. « Il s’agit seulement d’un instantané d’un problème plus vaste ». « Il y a (dans cette province) un gouvernement au sein du gouvernement », affirme-t-il.
Abdourrahman, propriétaire d’un magasin dans le district de Rostaq, montre son estomac balafré alors qu’il raconte son histoire faite de violence et d’intimidation. « Un ancien commandant du Djamiat me doit 12 000 afghanis », dit-il. « Il avait l’habitude de faire ses courses dans mon magasin. Mais, à chaque fois que j’essayais d’aborder la question des ses dettes, il menaçait de me tuer. J’ai été frappé avec un pistolet juste pour avoir demandé le respect de mes droits ». « Lorsque j’ai vu que personne ne prêtait attention à mes problèmes, j’ai juste dit au diable avec cela. Je ne sais pas à qui se plaindre. Où que je me tourne, je continue de voir que la seule loi vient du canon d’un fusil ».
Le problème n’est pas seulement confiné aux districts éloignés. Mohammad Ehsan, 25 ans, habite Taloqan, le chef-lieu de la province. « J’étais fiancé à Najiba, qui était alors âgée de 20ans », dit-il. « Deux mois après nos fiançailles, un commandant a pris ma fiancée par la force. Aujourd’hui, elle est sa femme. J’ai été menacé et on m’a dit que ne pas donner suite. Ni le gouvernement ni la famille de ma fiancée ne va m’écouter car ils ont tous peur du commandant. »
Analyste politique et rédacteur en chef de Jahan-e-Nau, Qayoum Babak critique le président Hamid Karzaï pour avoir permis aux chefs de milices de survivre et de prospérer. « Tout le monde sait que le gouvernement a été très mou envers les commandants locaux au cours des six dernières années, ce qui les a encouragés à tenter de regagner le terrain qu’ils avaient perdu », estime-t-il. « Ces commandants ont tiré avantage de la mansuétude du président Karzaï et ont prospéré comme un cancer. Ils vont étouffer le gouvernement Karzaï ».
« Les anciens commandants détiennent désormais des positions d’influence force au sein du gouvernement qu’ils utilisent à leur propre avantage », dit-il. « Ils ont usé de leurs positions pour rédiger des lois qui empêchent qu’ils soient poursuivis (pour les crimes commis durant les années de guerre) », poursuit-il. « Si nous regardons la situation avec réalisme, ces commandants font les lois, ils sont dans l’appareil exécutif et dirigent les provinces. Ainsi, vers qui les pauvres gens peuvent-ils se tourner ? », se demande-t-il.
Alors que l’attention du président et des forces étrangères est tournée vers le Sud, les commandants étendent leur influence dans le Nord. « Le gouvernement et l’Otan pensent que les taliban constituent le vrai danger et que ces commandants ne sont pas une menace », dit-il. « Mais, je veux leur dire que ces commandants vont paralyser le gouvernement central. Ils sont plus dangereux que les taliban ».
Ce texte est la traduction d’un article publié le 13 septembre 2007 par IWPR.


