Der Spiegel : Monsieur Rashid, l’attentat-suicide de Koundouz est-il selon vous avant-coureur d’une nouvelle série d’attentats dans le nord de l’Afghanistan ?
Ahmed Rashid : Les taliban jouent un jeu politique avec les membres européens de l’OTAN qui ne se trouvent pas sur la ligne de front. Nous assisterons vraisemblablement à de plus en plus d’attentats visant les pays au sein desquels l’opposition politique à l’engagement d’Afghanistan est forte.
Der Spiegel : Jusqu’à présent, les Allemands étaient persuadés de s’en sortir mieux que les Américains ou les Britanniques avec leur concept de reconstruction et de rapprochement entre les troupes et le peuple. Faisaient-ils selon vous preuve de naïveté en la matière ?
Ahmed Rashid : Ce concept fait déjà partie du passé. Aujourd’hui tous se retrouvent ensemble sur une même ligne de front. Les Allemands, s’ils veulent éviter que de nouveaux attentats ne se produisent, doivent également se montrer offensifs et attaquer militairement les cellules taliban implantées dans le Nord.
Der Spiegel : Le président afghan Hamid Karzaï a proposé de négocier avec ses ennemis. Mais pensez-vous qu’il soit possible de discuter avec les taliban ?
Ahmed Rashid : Leurs dirigeants et leurs partisans sont extrémistes dans leur essence même. Ils ne toléreront jamais que des étrangers s’installent en Afghanistan et ils n’accepteront jamais le gouvernement de Karzaï. Il est impossible de négocier avec ces gens-là.
Der Spiegel : Que proposez-vous dans ce cas ?
Ahmed Rashid : Il faut les vaincre par la force militaire. Nous devons les éliminer ou les capturer. Ils sont naturellement suivis d’une nuée de partisans qui ne se sont joints à eux que parce qu’ils étaient au chômage ou parce que leurs proches avaient été abattus par l’OTAN ou les Américains. Ces gens pourraient éventuellement se rallier à notre cause.
Der Spiegel : Les taliban ont pour habitude de décapiter leurs victimes sous l’oeil des caméras ; ils assassinent les policiers ou les soldats qui collaborent avec l’Occident. Pourquoi se montrent-ils si incroyablement violents, y compris envers des musulmans ?
Ahmed Rashid : Les taliban font partie d’un phénomène qui dépasse toutes les limites. Ce sont certes des Afghans, mais ils ont grandi dans des camps de réfugiés ou dans des écoles coraniques pakistanaises. Ils sont marqués par deux types d’influence : la guerre contre les Soviets que leurs pères combattaient dans les années 1980 et l’extrémisme religieux que leur a inculqué le Pakistan. Cette radicalisation et islamisation les amène à adopter assez facilement l’idéologie prônée par al-Qaïda.
Der Spiegel : D’un autre côté, toutes sortes de groupements combattent le gouvernement de Karzaï et l’alliance occidentale.
Ahmed Rashid : Les taliban se sont alliés à divers chefs influents et parmi eux figure Golbouddine Hekmatyar qui pilonnait Kaboul dans les années 1990 et qui s’est ensuite soumis aux taliban avant de s’exiler en Iran. Aujourd’hui, il vit au Pakistan. Avec son groupe nommé Hezb-e Islami, il dispose d’énormes ressources et est à même d’organiser tous les attentats suicides qu’il peut souhaiter. Le second de ces chefs est Djalalouddine Haqqani, lequel opère depuis les zones tribales de l’Est, c’est-à-dire depuis le Waziristân pakistanais. Autrefois, il était ministre sous le régime taliban, mais il n’a jamais fait lui-même partie des taliban. Le troisième membre de cette alliance est le groupe de combattants internationaux dirigé par al-Qaïda ou intégré au réseau. Ce sont des Chinois musulmans, des Arabes, des Tchétchènes, des Bangladais, des Soudanais. Les taliban se sont montrés très ouverts en ce qui concerne la recherche de leurs alliés et cela est nouveau, car ils n’agissaient pas ainsi autrefois.
Der Spiegel : Pourquoi tant d’Afghans et notamment les Pashtounes du Sud et de l’Est, sont-ils contre Karzaï ? Pourquoi combattent-ils l’alliance occidentale venue pour reconstruire leur pays ?
Ahmed Rashid : Les taliban offrent aux agriculteurs de les protéger et de poursuivre la culture du pavot, une plante qui se montre plus rentable que n’importe quelle autre plante. Ils font de la propagande en affirmant que les étrangers vont détruire les cultures et cela fonctionne.
Der Spiegel : Que peut faire l’OTAN selon vous pour reconquérir les cultivateurs et les villageois ?
Ahmed Rashid : Cela n’est pas facile. Aucune organisation d’aide humanitaire n’a encore pris sur elle d’aller dans le Sud pour proposer des alternatives et des possibilités de reconversion aux paysans.
Der Spiegel : Les Américains et l’OTAN doivent-ils d’abord vaincre les taliban ?
Ahmed Rashid : Dans le Sud, les taliban sont très forts. Il faut les combattre et leur résister. Ceux qui ne mettent pas ces principes en pratique n’ont aucune chance de s’allier les•habitants des lieux. Ces derniers feront semblant de coopérer, ils prendront votre argent, mais ne vous feront pas confiance. De nombreux membres de l’OTAN et particulièrement dans le Sud, croient pouvoir initier le développement et la reconstruction du pays à leur manière, et sans tenir compte de ce que font les Américains. Mais cela n’est qu’une illusion.
Der Spiegel : Les Allemands ne veulent pas envoyer leurs troupes dans le Sud et ils n’ont pas l’intention de se battre. Les pays tels que l’Allemagne contribuent-ils selon vous à faire échouer la mission Afghanistan ?
Ahmed Rashid : Les Allemands ont failli en ce qui concerne la création d’une police afghane. Ils ont expédié sur place des policiers provinciaux de 45 à 50 ans qui n’avaient aucune connaissance de la culture musulmane et qui n’avaient aucune idée des exigences du lieu. Un désastre, car nous avons un urgent besoin de policiers capables d’assurer la sécurité, de faire respecter la paix, de combattre les trafiquants de drogue, de protéger l’État et le gouvernement. Aujourd’hui, les Américains se taillent la part du lion en reprenant cette mission à leur compte et en entraînant 80000 policiers. Cet échec allemand a placé l’Afghanistan dans une situation très difficile.
Der Spiegel : Si la pacification et la stabilisation de l’Afghanistan devaient échouer, quelles conséquences cela aurait-il pour le monde occidental ?
Ahmed Rashid : Tout d’abord, l’Afghanistan deviendrait une base de terrorisme beaucoup plus importante encore qu’il ne l’était avant les attentats du 11 septembre 2001. Regardez ce qui se passe au Waziristan, cette zone tribale pakistanaise. Toute la région se trouve aujourd’hui au coeur du terrorisme international. L’autre danger, ce serait l’effondrement du pays. Le Sud pashtoune pourrait faire sécession et se séparer du Nord non pashtoune. Cela entraînerait la création d’un État instable, incapable de se développer sur le plan économique, une région totalement hors de contrôle. À cela s’ajouterait une guerre civile beaucoup plus violente encore que ce à quoi nous assistons aujourd’hui.
Der Spiegel : Comment empêcher cela ?
Ahmed Rashid : Par ses frappes aériennes, l’OTAN s’est aliéné le sud de l’Afghanistan et elle a totalement modifié la situation. Elle cherchait naturellement à protéger ses propres soldats, mais elle a désormais besoin de troupes supplémentaires au sol. Si l’OTAN poursuit sa politique de raids aériens durant toute l’année 2007, elle perdra la guerre contre les taliban.
Ahmed Rashid est notamment l’auteur de « Taliban » et de « Asie centrale, champs de guerres ».


